La violence à l'école primaire

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Introduction

La violence scolaire à l'école primaire a été l'objet en mars 2011 d'une enquête/ réflexion réalisée par l'Observatoire international de la violence à l'école(1). Ce travail de recherche a été confié à deux spécialistes de cette problématique, Éric Debarbieux, chercheur et directeur de l'Observatoire international de la violence à l'école, et Georges Fotinos, ancien inspecteur général de l'Éducation nationale et membre du conseil d'administration de l'Unicef France.
C'est autour de cette enquête que la violence à l'école primaire est mise en perspective.
© No Strings / Iconos
(1)Pour l'Unicef France.

La question de la violence à l'école

En France, la violence à l'école est un problème social et politique, mais aussi une inquiétude fortement relayée par les médias : c'est la raison pour laquelle il est indispensable de rompre avec les représentations communes et erronées.
La « violence en milieu scolaire » est un phénomène multiforme. La définition même pose problème entre ceux qui la restreignent à des catégories pénales (violence = délinquance) et ceux, plus nombreux, qui en donnent une définition large.
Pour l'Organisation mondiale de la santé la violence se définit comme :
« L'usage intentionnel de la force physique, du pouvoir sous forme de menace ou d'action contre soi-même, autrui ou un groupe ou une communauté dont la conséquence réelle ou probable est une blessure, la mort, un traumatisme psychologique, un mauvais développement ou encore la précarité. »
Pour autant, un consensus apparaît désormais avec une extension de cette définition à un large spectre de faits, plutôt que dans sa restriction aux violences physiques ou aux seuls faits relevant du Code pénal. Il s'agit de prendre en compte des « microviolences »(2) qui ne sont que très rarement pénalisées, mais dont la répétition peut générer des difficultés importantes pour ceux qui les subissent. Le stress causé par la victimation et le harcèlement peut être un stress cumulatif, qui s'installe profondément dans la structuration psychologique des jeunes élèves et nuit fortement à leur développement cognitif et à leur scolarité.
Une série de violences identifiables
© PhotoAlto
La victimation définit le fait de subir une atteinte matérielle, corporelle ou psychique. Ce néologisme se démarque de celui de victimisation. Les victimations subies sont classées selon leur fréquence dans une série qui va des violences apparemment les plus banales, aux violences les plus graves :
  • violences verbales et symboliques diverses : surnoms, moqueries, ostracisme, insultes, menaces, menaces avec armes ;
  • violences physiques : bousculades, coup, bagarres collectives, blessures avec armes ;
  • vols et dommages contre les biens, violences à connotation sexuelle, voyeurisme dans les toilettes, déshabillage forcé, baiser forcé.
(2)Debarbieux, 2001 et 2006.

Les chiffres

En 2009-2010, les écoles publiques ont scolarisé 5,7 millions d'enfants et ont déclaré en moyenne 3,9 incidents graves pour 10 000 élèves(3). 98 % d'elles ne déplorent aucun incident au cours d'un trimestre(4). En comparaison, pour l'année 2007-2008, cette moyenne s'élevait à 4,6 incidents pour 10 000 écoliers et pour l'année 2008-2009 à 3,6. Le niveau observé des violences à l'école primaire est extrêmement faible comparé au second degré.
Dans le premier degré, ce sont sans surprise les écoles élémentaires qui déclarent le plus d'incidents : 4,3 pour 10 000 élèves en moyenne en 2009-2010, contre 3,1 pour les écoles maternelles. Au cours de cette même année, alors qu'elles scolarisent 72 % des écoliers, les écoles élémentaires ont regroupé 78 % des incidents graves dans le premier degré.
(3)D'après MEN DEPP 2010.
(4)Source DEPP 2010, enquête Sivis.

La violence et ses conséquences

Au-delà du traumatisme d'une agression unique, immense, il s'avère qu'être exposé de façon régulière à des comportements violents modifie les fonctions cognitives nécessaires à l'apprentissage telles que la mémoire, la concentration et les capacités d'abstraction.
Les enfants victimes ont une opinion négative de l'école, mettent en place des stratégies d'évitement, sont plus souvent absents, et ont des résultats scolaires inférieurs à la moyenne. Les victimes ont fréquemment du mal à se concentrer sur leur travail scolaire. La violence a inévitablement un impact sur la santé mentale et physique. En outre, les personnes qui ont été victimes de harcèlement et de maltraitances pendant leur scolarité rencontrent, par la suite, plus de difficultés à entretenir des relations avec le sexe opposé.
D'autre part, agresser les autres peut aussi être une stratégie adoptée afin d'éviter de devenir victime soi-même.

Les principales conclusions de l'enquête

Tantôt fantasmée, tantôt niée, la violence scolaire en primaire n'avait jusqu'à maintenant jamais été explorée de manière approfondie, malgré son importance dans la construction et le développement des enfants.
En tendant à s'éloigner d'une simple compilation de données statistiques issues de l'administration, il s'agit d'une enquête de victimation qui s'intéresse avant tout au ressenti des enfants. L'enquête fait apparaître que les catégories de victimation sont fortement liées : une victime d'un quelconque type de harcèlement (verbal, symbolique, physique) est bien plus souvent victime de violences d'appropriation ou à connotation sexuelle.
Est également souligné le lien qui peut exister entre harcèlement et jeux dangereux : 6 % des non victimes disent avoir joué au jeu du foulard contre plus de 38 % des victimes de harcèlement sévère.
Même si les élèves ont une perception globalement positive ou très positive de leur professeur et que les violences rapportées s'exercent majoritairement entre pairs, un peu plus de 13 % des répondants estiment avoir été rejetés par un enseignant et 4,6 % avoir subi des attitudes racistes de la part d'un adulte dans leur école.
Quelques extraits suivent pour préciser davantage le sens de l'enquête(5) :
« Quelles que soient les difficultés multiples révélées par notre enquête pour une minorité d'enfants, il convient de noter, vu du côté des élèves, une encore grande solidité de l'école élémentaire, y compris dans les quartiers sensibles […]
• Les relations entre enfants et le climat scolaire dans son ensemble sont là encore vues d'une manière positive. On rappellera ainsi que 83,5 % des élèves jugent les relations entre pairs bonnes ou très bonnes. Ces bonnes relations sont corrélées à un taux de victimation somme toute restreint puisque plus de 7 élèves sur 10 peuvent être considérés comme jamais victimes ou victimes très occasionnelles de tous les types de violence, et 15 % comme victimes très modérées. Cependant notre enquête livre des résultats beaucoup plus difficiles pour une minorité d'élèves. Nous estimons à environ 11-12 % le taux d'élèves harcelés, ce chiffre pouvant monter à 14 % pour le seul harcèlement verbal et symbolique. Il convient de se rappeler les conséquences psychologiques, les conséquences en termes de santé mentale et les conséquences scolaires de ce ou ces harcèlements […]
• On comprendra alors combien notre enquête montre l'importance quantitative de cette violence cachée, qui n'avait pas jusqu'ici été mesurée avec autant de précision. Elle confirme donc aussi le fait que s'attaquer à la violence c'est s'attaquer à une série d'agressions de bas niveau, mais de grande répétition où s'associent, malgré des profils différents un nombre important de victimations hétérogènes. Ce qui est aussi frappant c'est que dès qu'un enfant est victime, même de manière modérée, sa représentation de l'école devient plus négative. […]
• Notre recherche n'a pas été réalisée dans un but prescriptif : elle ne vise pas à donner des « solutions » contre la violence, mais à la décrire. Cependant tout nous conduit à une préconisation massive : centrer la lutte contre la violence à l'école par une action en profondeur sur le harcèlement entre pairs est primordial. […]
• Ces actions nécessitent un consensus dans les établissements scolaires : l'amélioration du climat scolaire est fortement reliée à une baisse des victimations. Ce consensus doit aussi se faire jour sur le plan politique et sociétal. Le harcèlement à l'école ne peut significativement diminuer qu'avec des actions de très long terme : violence en continu, il nécessite une action qui sache elle aussi prendre son temps. Elle ne saurait être soumise à un calendrier électoral. […] »
En moyenne, 9 élèves sur 10 affirment se sentir bien ou tout à fait bien à l'école et la même proportion avoir de bonnes ou très bonnes relations avec les enseignants. Cependant, derrière ce plébiscite se cache une importante minorité d'enfants pour lesquels l'école est un lieu de violences et de souffrance.
Éric Debarbieux rappelle dans sa conclusion la gravité des conséquences de ce(s) harcèlement(s) sur les enfants, tant aux plans psychologique que scolaire : décrochage scolaire, absentéisme, perte d'estime de soi, tendances dépressives ou suicidaires de long terme.
(5)À l'école des enfants heureux… ou presque, Observatoire international de la violence à l'école pour l'Unicef France, mars 2011. Téléchargez la synthèse de l'étude.

Le ministère de l'Éducation nationale, prévention et lutte contre la violence

Une des missions de l'école est la lutte contre toutes les violences. Au sein des établissements, une importance particulière est donnée aux actions visant à prévenir les atteintes à l'intégrité physique et à la dignité de la personne : violences racistes et antisémites, violences envers les filles, violences à caractère sexuel, notamment l'homophobie.
Un certain nombre de mesures ont été mises en place lors des États généraux de la sécurité à l'École, réunis en avril 2010 et des orientations mises en œuvre(6) :
• Mesurer le climat et la violence avec l'enquête Sivis(7) et l'enquête de victimation : de nouveaux indicateurs ont enrichi le système d'information et de vigilance sur la sécurité scolaire. L'enquête de victimation a pour objectif de compléter l'analyse de la violence menée par Sivis (y compris les violences non signalées).
• Former les enseignants et personnels de l'Éducation nationale grâce à un dispositif national d'accompagnement avec des outils (séquences filmées, témoignages et commentaires d'enseignants), mais aussi avec des modules de formation spécialement mis au point : conduites de classe, gestion de crises et comportements violents.
• Renforcer le plan de sécurisation des établissements : redonner du sens aux sanctions scolaires en réaffirmant leur dimension éducative, accueillir les élèves les plus perturbateurs, permettre un dialogue éducatif renforcé
• Développer un programme particulier pour les établissements du programme Clair : le programme Clair(8) est expérimenté dans 105 établissements scolaires en 2010-2011. Il vise à créer les conditions optimales de réussite scolaire dans les établissements dans lesquels les écarts de réussite sont importants et le climat particulièrement difficile.
Le programme Clair est élargi à la rentrée 2011 au premier degré et à la plupart des collèges des réseaux ambition réussite et devient le programme Éclair. Au collège, des « préfets des études » suivent individuellement les élèves : ils les aident à se concentrer sur les apprentissages et maintiennent une vie scolaire apaisée.
Un préfet des études intervient pour chaque niveau d'enseignement : membre de l'équipe de direction, il est, sous l'autorité du chef d'établissement, le responsable pédagogique et éducatif du niveau de classe qui lui est confié.
Il a un rôle essentiel pour développer une plus grande cohérence entre les champs pédagogique et éducatif. Ils fédèrent les projets collectifs et impulsent des actions innovantes ou des expérimentations. Il assure, par niveau, un suivi plus personnalisé des élèves.
Des Assises nationales sur le harcèlement à l'École se sont tenues en mai 2011, dans la continuité des États généraux sur la sécurité à l'École. Un plan de prévention et de lutte contre le harcèlement en milieu scolaire a été arrêté à cette issue : il s'agit d'enrayer des situations trop souvent ignorées ou minimisées.
Autrement dit, le harcèlement à l'École fera l'objet d'une évaluation, tant dans le primaire qu'au collège, à travers le renouvellement d'enquête de victimation nationale tous les deux ans.
De plus un guide sur le harcèlement à l'École, rédigé avec l'aide des praticiens de la pédopsychiatrie, sera transmis aux équipes éducatives afin qu'elles en connaissent les conséquences et qu'elles puissent participer à son repérage et à sa prévention.
Enfin dans le cadre de leur formation initiale, les conseillers principaux d'éducation et les chefs d'établissement bénéficieront d'une formation sur le repérage et le traitement du harcèlement.
(6)Depuis la rentrée 2010.
(7)Sivis : Système d'information et de vigilance sur la sécurité scolaire (a remplacé fin 2007 Signa).
(8)Clair : collèges et lycées pour l'ambition, l'innovation et la réussite.

Pour approfondir

  • À l'école des enfants heureux… ou presque, Observatoire international de la violence à l'école pour l'Unicef France, mars 2011. Téléchargez la synthèse de l'étude.
  • Rapport Bauer : Mission sur les violences en milieu scolaire, les sanctions et la place de la famille, mars 2010. Téléchargez le rapport.
  • Jeux dangereux et pratiques violentes, CNDP, 2010. Téléchargez le guide.
  • La prévention et la lutte contre la violence, www.education.gouv.fr.
  • Les actes de violence recensés dans les établissements publics des premier et second degrés en 2009-2010, DEPP, MEN. Téléchargez la note d'information.
  • Violences à l'école élémentaire - L'expérience des élèves et des enseignants, Cécile Carra, PUF, 2009.
Dossier réalisé par Frédérique Thomas, professeur agrégée, docteur en STAPS,
Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand II, mise à jour juin 2011.
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