Aristote, Traité du Ciel

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Difficulté des théories sur l’origine des choses. Éternité de Dieu et du mouvement qu’il donne au monde. Toutes les parties du ciel sont éternellement mobiles. Il n’y a que la Terre qui puisse être au centre et en repos. Nécessité d’admettre cette première hypothèse. L’existence de la terre entraine celle du feu, son contraire, et celle de tous les autres éléments. Les éléments ont été nécessairement créés ; et ils sont subordonnés entre eux.
Comme le mouvement circulaire ne peut pas être contraire au mouvement circulaire, nous avons à examiner pourquoi, dans les corps célestes, il y a plusieurs révolutions, bien que cette recherche ne puisse jamais être faite par nous que de bien loin. Quand je dis de bien loin, je n’entends pas parler simplement de l’éloignement des lieux. Mais j’attribue bien plutôt la difficulté de cette étude à l’insuffisance de nos sens, qui ne peuvent nous révéler que très imparfaitement les conditions de ces phénomènes. Parlons-en cependant comme nous le pourrons, et voici le moyen d’arriver à comprendre la cause d’où ils proviennent.
Toute chose qui produit un certain acte est faite en vue de cet acte ; or l’acte de Dieu, c’est l’immortalité ; en d’autres termes, c’est une existence éternelle ; donc il faut nécessairement que le Divin ait un mouvement éternel. Mais le ciel a cette qualité, puisqu’il est un corps divin ; et voilà pourquoi il a la forme sphérique, qui, par sa nature, se meut éternellement en cercle. Or comment se fait-il que le corps entier du ciel ne soit point ainsi en mouvement ? C’est qu’il faut nécessairement qu’une partie du corps qui se meut circulairement, reste en place et en repos ; et c’est la partie qui est au centre. Dans le ciel, il n’est pas possible qu’aucune partie demeure immobile, ni nulle part, ni au centre ; car alors son mouvement naturel serait vers le centre ; et comme son mouvement naturel est circulaire, le mouvement, dès lors, ne serait plus éternel. Mais rien de ce qui est contre nature ne peut durer éternellement. Or, ce qui est contre la nature est postérieur à ce qui est selon la nature ; et dans l’ordre de génération, ce qui est contre la nature n’est qu’une déviation de ce qui est naturel.
Il faut donc nécessairement que la Terre soit au centre, et qu’elle y demeure en repos ; permettons-nous de poser ici cette hypothèse, en nous réservant d’en reparler plus tard. Mais si la Terre existe, il faut nécessairement que le feu existe aussi ; car du moment que l’un des contraires existe naturellement, il faut que l’autre contraire existe aussi par les lois de la nature, si c’est un vrai contraire et qu’il y ait une nature pour le second comme pour le premier ; car les contraires ont une matière identique. En outre, l’affirmation est antérieure à la privation ; et, je veux dire, par exemple, que le chaud est antérieur au froid. Or, le repos et la pesanteur ne se comprennent que comme privation de la légèreté et du mouvement.
Mais s’il y a de la terre et du feu, il faut nécessairement aussi que tous les corps intermédiaires entre ces deux-là existent ainsi qu’eux ; car chacun des éléments doit avoir son contraire, qui lui est opposé. Admettons ici encore cette hypothèse, qu’on essayera également de démontrer plus tard. Mais ces éléments existant, il faut de toute nécessité qu’ils soient créés, parce qu’aucun d’eux ne peut être éternel, les contraires agissant et souffrant mutuellement les uns par les autres, et se détruisant réciproquement.
On ne peut non plus rationnellement admettre qu’un mobile soit éternel, quand le mouvement de ce même mobile ne peut pas être naturellement éternel comme lui ; et ces corps, que nous venons de nommer, sont doués de mouvement. On voit donc clairement d’après cela, la nécessité du mouvement de génération ; et du moment que la génération existe, il faut aussi qu’il y ait un autre genre de mouvement, soit un, soit plusieurs ; car il faut nécessairement que les éléments des corps aient, les uns par rapport aux autres, le même mouvement dont le tout est animé. On éclaircira, du reste, ce point, dans ce qui va suivre.
Pour le moment, nous voyons évidemment par quelle cause, les corps soumis à un mouvement circulaire, sont plus d’un. C’est qu’il faut nécessairement qu’il y ait génération, et il y a génération parce qu’il y a du feu ; et le feu existe, ainsi que les autres éléments, parce que la terre existe aussi ; enfin la terre existe elle-même, parce qu’il faut un corps qui reste éternellement en repos, puisqu’il doit y avoir un mouvement éternel.
Aristote, Traité du Ciel, livre I.
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