Copernic et la pluralité des mondes

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Lorsque Copernic, au lieu de laisser la Terre en repos au centre du Monde, lui donnera non seulement deux rotations sur son propre centre, mais encore une circulation annuelle autour du Soleil, les astronomes pourront bien prétendre que ces hypothèses ne se donnent pas pour réalités, qu'il leur suffit d'être des fictions par lesquelles les phénomènes se trouvent sauvés d'une manière plus simple et plus exacte qu'à l'aide des artifices de Ptolémée. Mais les physiciens ne s'engageront pas volontiers dans cette échappatoire dans le système de Copernic, ils ne verront pas seulement une combinaison cinématique très propre à la construction de nouvelles tables des mouvements célestes, ils y devineront une affirmation d'une portée toute autre, et qui prétend bien nous révéler une réalité ; ils y devineront cette proposition. La Terre est une planète, de même nature que Vénus, Mars ou Jupiter. Le problème que la nouvelle théorie astronomique posera à leur raison sera donc celui-ci. Chacun des corps qu'on nomme les astres errants peut-il être un monde semblable à celui où nous vivons, ayant, en son centre, une terre que l'eau recouvre, que l'air environne ?
Très catégoriquement, à cette question, Aristote avait répondu non. Imaginons, en effet, qu'en dehors de notre Monde, il existe un second Monde ayant, en son centre, une terre de même espèce que celle-ci. Cette terre aura son lieu naturel au centre de son Monde, comme notre terre l'a au centre de notre Monde. Mais cette seconde terre, étant de même espèce que la nôtre, aura également son lieu propre au centre de notre Monde. Voilà donc cette terre pourvue de deux lieux propres vers lesquels elle est également, par nature, tenue de se porter ; c'est là une supposition absurde.
À l'objection soulevée par Aristote, une intelligence façonnée par la physique moderne propose aussitôt une réponse. Évidemment, dit-elle, cette terre tend avec plus de force à se rendre au centre dont elle est voisine qu'au centre dont elle est éloignée ; c'est donc vers celui-là, et non vers celui-ci, qu'elle se portera sans aucune hésitation. C'est seulement dans le cas où elle serait placée à égale distance des deux centres qu'elle demeurerait en équilibre instable. Une telle réponse implique cet axiome. La force par laquelle une masse de terre tend au centre du Monde, qui est son lieu propre, varie avec sa distance à ce centre ; elle diminue lorsque cette distance vient à croître. Or un tel axiome eût-il été reçu par Aristote ? C'est fort douteux. Simplicius l'a regardé comme valable. Il s'est efforcé, cependant, de détruire l'efficacité de la riposte qu'on en pouvait tirer contre l'argument d'Aristote, mais Averroès semble avoir été plus fidèle interprète de la pensée du Stagirite lorsqu'il a soutenu cette proposition La proximité et l'éloignement n'ont aucune influence sur le mouvement d'un grave vers son lieu propre.
Il faut donc nécessairement que la Terre soit au centre, et qu’elle y demeure en repos ; permettons-nous de poser ici cette hypothèse, en nous réservant d’en reparler plus tard. Mais si la Terre existe, il faut nécessairement que le feu existe aussi ; car du moment que l’un des contraires existe naturellement, il faut que l’autre contraire existe aussi par les lois de la nature, si c’est un vrai contraire et qu’il y ait une nature pour le second comme pour le premier ; car les contraires ont une matière identique. En outre, l’affirmation est antérieure à la privation ; et, je veux dire, par exemple, que le chaud est antérieur au froid. Or, le repos et la pesanteur ne se comprennent que comme privation de la légèreté et du mouvement.
Pierre Duhem, Le système du monde : Histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic, tome 9, 1913-1959.
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