De la hardiesse en littérature : Barbey d'Aurevilly, Les Diaboliques

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J'ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littérature moderne ; mais je n'ai, pour mon compte, jamais cru à cette hardiesse-là. Ce reproche n'est qu'une forfanterie… de moralité. La littérature, qu'on a dit si longtemps l'expression de la société, ne l'exprime pas du tout, – au contraire ; et, quand quelqu'un de plus crâne que les autres a tenté d'être plus hardi, Dieu sait quels cris il a fait pousser ! Certainement, si on veut bien y regarder, la littérature n'exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmantes. Demandez à tous les confesseurs, – qui seraient les plus grands romanciers que le monde aurait eus s'ils pouvaient raconter les histoires qu'on leur coule dans l'oreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre d'incestes (par exemple) enterrés dans les familles les plus fières et les plus élevées, et voyez si la littérature, qu'on accuse tant d'immorale hardiesse, a osé jamais les raconter, même pour en effrayer ! A cela près du petit souffle, – qui n'est qu'un souffle, – et qui passe – comme un souffle – dans le René de Chateaubriand, – du religieux Chateaubriand, – je ne sache pas de livre où l'inceste, si commun dans nos mœurs, – en haut comme en bas, et peut-être plus en bas qu'en haut, – ait jamais fait le sujet, franchement abordé, d'un récit qui pourrait tirer de ce sujet des effets d'une moralité vraiment tragique.
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