Hubertine Auclert, « La situation économique des femmes ? », La Citoyenne, 1881

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Dans notre société moderne, les hommes sont en même temps que les monopoleurs du droit, les monopoleurs du travail, source de toute richesse. Le travail facile et bien rétribué est accaparé par les hommes. Il y a plus : non contents de se partager les sinécures, les places et les emplois faciles qu'ils font payer pour leur quote-part aux femmes, les hommes s'attribuent encore, par le mariage, la fortune ou le salaire des femmes.
Et les ayant ainsi complètement dépourvues de droits et complètement dépourvues d'argent, ils ont fait des femmes des créatures livrées à leur merci.
Un mari a toujours ces deux agents à son service contre sa femme : la tyrannie de la loi, la force armée et les exigences de l'estomac, la faim !
Dans cette fâcheuse situation, les femmes crient misère ; alors les hommes répondent en chœur que le meilleur moyen d'améliorer la condition matérielle des femmes, est d'améliorer la condition matérielle des hommes, car naturellement les femmes doivent tenir d'eux leur subsistance et rester à vaquer aux affaires domestiques.
Cette besogne nécessaire à l'économie générale n'est malheureusement guère productive pour la femme. La femme mariée ne trouve pas dans les soins qu'elle donne à son intérieur l'indépendance économique ; et les femmes qui n'ont pas de maris pour les nourrir, les femmes célibataires et les veuves, ont beau laver leur parquet et cirer leurs meubles, ça ne fait pas venir le pain à la maison.
Je sais bien qu'on objecte que l'état de veuve et l'état de fille est anormal, que la femme est faite pour se marier. Il y a beaucoup à dire là-dessus. D'ailleurs, selon nous, la femme même pourvue d'un nourrisseur, n'est pas assurée contre la faim et le dénuement : nous en avons la preuve dans ce simple fait divers.
Une femme nommée Ida Corcelle s'est présentée accompagnée de ses cinq enfants au poste du Père-Lachaise. Le mari de Mme Corcelle l'a abandonnée et elle ne peut gagner de quoi élever sa famille.
Voilà donc une femme, qui, bien qu'ayant un nourrisseur, et un nourrisseur vivant, ne peut pas compter sur lui pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses cinq enfants.
Les cas semblables de femmes abandonnées par leurs maris ne sont pas rares, mais, le plus souvent, par un sentiment de pudeur, on les dérobe à la curiosité publique.
Pour qu'une femme vienne dire à la société : « l'homme qui avait juré devant M. le maire, de me loger, de me vêtir, de me nourrir, est parjure à sa promesse, il s'est enfui », il faut qu'elle sente peser sur ses épaules un fardeau incapable à porter, même en rampant.
Si Mme Corcelle avait pu, en travaillant nuit et jour, nourrir ses cinq enfants, elle n'aurait jamais prié la société de lui venir en aide.
Les exemples fréquents, de femmes abandonnées par leurs maris, ou de femmes pourvues de maris fainéants, qu'elles sont obligées de nourrir, devraient ouvrir les yeux à ceux qui prétendent que le mariage est une ressource alimentaire offerte à la femme et qui partent de là pour tourner en dérision les travaux qu'elle fait, en les rétribuant au centième de leur valeur.
Au rebours de ce qui est admis, nous faisons passer, nous, l'indépendance économique de la femme avant l'indépendance économique de l'homme.
L'homme se tirera toujours d'affaire ; il est seul dans la vie ; tandis que la femme a la charge naturelle de la famille ; la femme a en outre de la responsabilité de sa vie matérielle, la responsabilité de la vie matérielle de l'enfant.
L'indépendance économique de la femme doit passer avant celle de l'homme, parce qu'aussitôt que la femme aura quelque chose, l'enfant ne manquera de rien.
De l'indépendance économique de la femme enfin dépendent la sécurité sociale économique et l'amélioration physique et intellectuelle de la race.
Peu d'enfants naissent complètement équilibrés ; la plupart sont chétifs, atrophiés au physique et au moral ; cela vient de ce que les femmes, les mères s'imposent trop de privations. Dans notre société, il faut bien le dire, la femme ne mange pas à sa faim ! Il n'est donc pas étonnant qu'elle se débilite, qu'elle perde avec sa santé, la santé de la génération.
Il vaut cent fois mieux pour les femmes travailler que de se priver, c'est chose difficile puisque les hommes ont pris leur ouvrage. À Paris seulement les hommes sont plus de trente mille à vendre des gants, des dentelles et des rubans.
Dans l'industrie ils ont accaparé la fabrique de corsets, des portefeuilles, des robes, des fleurs, voire même des chapeaux de femmes. Qu'à leur tour, les femmes envahissent les professions dans lesquelles les hommes se sont cantonnés comme dans des châteaux forts. Si les hommes se les sont exclusivement attribuées c'est qu'elles sont plus avantageuses que les autres.
L'envahissement par les femmes de métiers et d'industries absorbés par les hommes, aura pour le premier résultat d'augmenter les salaires des femmes en désencombrant certaines professions comme la couture et la lingerie où toutes les femmes se jettent parce qu'elles savent d'instinct tenir une aiguille. Le trop plein de ces professions étant déversé dans d'autres corps d'état, la main-d'œuvre s'y élèvera sensiblement vu qu'il y aura la même quantité de vêtements à confectionner et beaucoup moins d'ouvrières disposées à travailler à vil prix plutôt que de mourir en restant inactives.
« La situation économique des femmes », La Citoyenne, 24 juillet 1881.
 
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