Samuel Thomas von Sömmering et Jean-Joseph Sue, « La guillotine, "un genre de mort horrible" ? », 1795

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Introduction

À la fin de l'été et pendant l'automne 1795, alors que la Convention cède la place au Directoire, une revue scientifique et littéraire, Le Magasin encyclopédique, publie un ensemble de textes consacrés à la question de savoir si la guillotine procure réellement une peine de mort indolore. Un anatomiste allemand, Thomas von Sömmering (1755-1830), est le premier à poser l'hypothèse d'une brève survie de la tête des guillotinés ; il est soutenu par le chirurgien parisien Jean-Joseph Sue (1760-1830), père du célèbre romancier. Leur démonstration physiologique s'appuie sur les nouvelles connaissances médicales, qui décrivent la mort comme un processus étalé dans le temps et l'espace, dont l'immédiateté est douteuse. Dans l'autre camp, des médecins comme Cabanis défendent le caractère immédiat et indolore de la peine de mort par décapitation et s'efforcent de rassurer les familles des victimes. La controverse donne aussi l'occasion de condamner l'instrument de la Terreur, décrite, au rebours des objectifs humanistes de Guillotin, comme un supplice particulièrement cruel, voué à disparaître dans les temps apaisés qui s'ouvrent.

« La guillotine, "un genre de mort horrible" ? », 1795

LETTRE DE M. SÖMMERING À M. OELSNER(1) (20 MAI 1795)
Les idées que je vais vous communiquer, se présentèrent à mon esprit, dès que j'appris l'institution de la guillotine. Je les exposai souvent en conversation, mais je négligeai de les écrire, autant par désir d'écarter la pensée d'un pareil objet, que par la crainte qu'un ouvrage de ce genre ne produisit point d'effet, dans les temps de terrorisme, ou qu'il n'en produisit un contraire à mes vœux, sur des hommes cruels. […] Le médecin, dont l'unique but est de prolonger l'existence de l'homme, par tous les moyens de l'art, ne conçoit pas comment un homme peut s'arroger le droit de priver de la vie son semblable ; mais si la loi a prononcé une telle peine, personne n'est plus en état de compatir aux maux du supplicié, de se les représenter vivement et en détail, d'entrer dans les horreurs de ses souffrances, et de parcourir l'échelle tout entière des douleurs qu'il éprouve, que celui qui a étudié l'homme, non seulement pour en connaître le cadavre inanimé, mais surtout pour en connaître la vie et l'âme.
En adoptant la peine de mort, on paraît s'être attaché principalement à l'idée, que par le moyen de la machine, connue sous le nom de guillotine, on terminait la vie de la manière la plus sûre, la plus rapide et la moins douloureuse. Mais on ne paraît pas avoir réfléchi aux affections de la sensibilité, qui continuent encore après le supplice, ni avoir calculé la durée de cet état et travaillé à l'abréger.
Il est cependant aisé de démontrer à quiconque possède quelques légères connaissances de la construction et des forces vitales de notre corps, que le sentiment n'est pas entièrement détruit par ce supplice. Ce que nous avançons est fondé, non sur des suppositions et sur des hypothèses, mais sur des faits. Ceux qui sont convaincus :
  • 1°. Que le siège du sentiment et de son aperception est dans le cerveau ;
  • 2°. Que les opérations de cette conscience des sentiments, peuvent se faire, quoique la circulation du sang par le cerveau soit suspendue ou faible, ou partielle ;
N'ont besoin que de ces données, pour en tirer la conclusion, que la guillotine doit être un genre de mort horrible.
Dans la tête, séparée du corps par ce supplice, le sentiment, la personnalité, le moi reste vivant pendant quelque temps, et ressent l'arrière-douleur dont le col est affecté.
[…]
Vous avez été témoin vous-même, mon cher Oelsner, de convulsions horribles des guillotinés ; vous avez vu l'appareil affreux, les liens atroces, la hideuse coupe des cheveux, les nudités indécentes, le sang couvrant le cadavre mutilé, et l'exécrable bourreau ; vous avez vu toutes les horreurs barbares de cette boucherie, toutes les infamies qui déshonorent l'humanité et qui accompagnent ce genre de supplice douloureux et cruel. Des spectacles aussi abominables ne devaient pas avoir lieu parmi les sauvages : et ce sont des républicains qui les donnent et qui y assistent !
Le Magasin encyclopédique, 1795, tome III, pp. 468-477.
 
OPINION DU CITOYEN SUE,
PROFESSEUR DE MEDECINE ET DE BOTANIQUE,
SUR LE SUPPLICE DE LA GUILLOTINE
La hache ou faux qui sépare la tête du col, quoiqu'elle paraisse agir avec la plus grande accélération, n'agit pourtant qu'en raison du poids qui la précipite sur le col ; or un poids qui détermine une section aussi prompte, dans un des points du corps où les parties sont très variées par leur structure et leur sensibilité, nous paraît devoir produire sur le champ une corrélation de douleur. […] Il n'est question ici ni des muscles, ni des os, encore moins des cartilages, etc. J'observerai seulement que la section de toutes ces parties n'est pas toujours nette ; qu'il y a plusieurs exemples de guillotinés, sur la tête desquels il a fallu réitérer la chute du tranchant fatal. Eh bien ! dans de pareilles circonstances, n'y a-t-il pas nécessairement des écrasements partiels ? Qu'on combine alors et qu'on apprécie les effets d'irritation produits par les esquilles, tant sur les nerfs et les vaisseaux que sur la moelle de l'épine et les fibres musculaires.
Je crois entendre ceux, pour qui la douleur des autres n'est qu'un songe, objecter que le temps de ce supplice étant très court, la douleur doit être presque nulle. Ignorent-ils donc, ces gens apathiques, qu'une douleur qui dure une seule minute, est une durée incalculable pour celui qui souffre ; combien elle est plus atroce encore quand le patient sen qu'il a la conscience de l'attendre, et de l'entendre se réitérer plusieurs fois ? Quelle situation plus horrible que d'avoir la perception de son exécution, et à la suite l'arrière pensée de son supplice ? […]
On observait encore dans les têtes séparées différents mouvements des paupières, des yeux, des lèvres, des convulsions même dans les mâchoires, quand les bourreaux tenaient suspendues, pour les faire voir, les têtes encore fumantes des victimes de la tyrannie. Si ces têtes avaient pu exprimer autrement que par des mouvements convulsifs, et par un regard égaré et presque étincelant, tout ce qu'elles ressentaient, quel homme eût pu soutenir un pareil spectacle ? Si, par une supposition que nous pouvons hasarder ici, on avait pu, avant l'égorgement de ces malheureux, convenir avec quelques-uns que dirigeraient après l'exécution leur conscience, par leurs paupières, leurs yeux ou leurs mâchoires, ne fut-ce que pour désigner par ces mouvements convenus s'ils avaient la conscience de leur supplice, ne doutons nullement que par amour pour l'humanité, ils n'eussent consenti à faire tourner cette triste expérience à l'avantage de leurs semblables. […] Je suis presque sûr qu'à travers tous ces désordres nerveux, vasculeux, et musculaires, la puissance pensante entend, voit, sent et juge la séparation de tout son être.
Il y a plus : c'est que tout tend à prouver que le col, la poitrine, le bas-ventre, les extrémités ont aussi leurs sensations. Est-il invraisemblable de croire que, parmi un tas de corps amoncelés dans les paniers, dont les veines laissent échapper un sang qui jouit encore de toute sa chaleur vitale ; est-il, dis-je, invraisemblable de croire que ces corps se contractent, se pressent, pour ainsi dire, les uns contre les autres, que leurs nerfs ont encore un reste de sentiment, et que les muscles, au milieu desquels ils se trouvent, ont encore une action simultanée ?
Le Magasin encyclopédique, 1795, tome IV, pp. 170-189.
(1)Oelsner est un journaliste allemand, proche de Sömmering ; c'est lui qui fait passer, en l'appuyant de sa propre conviction, la lettre de Sömmering au Magasin encyclopédique.
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