Émouvoir : « Le Dernier Jour d'un condamné », 1829

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Introduction

Le poète, romancier et dramaturge Victor Hugo (1802-1885) est sans doute la principale figure du combat abolitionniste au xixe siècle en France. Dans ses œuvres, à la tribune parlementaire (il est pair sous la monarchie de Juillet, député sous la IIe République, député et sénateur sous la IIIe), dans les cours d'assises, il ne cesse de faire le procès de la peine de mort. Il intervient à de nombreuses reprises pour demander la grâce de condamnés en France, mais aussi en Amérique et en Angleterre.
Le Dernier Jour d'un condamné, publié par le jeune poète à 27 ans, inaugure une nouvelle voie dans le discours abolitionniste. Le récit subjectif remplace la démonstration. Le livre, entièrement écrit à la première personne, décrit les pensées et les émotions d'un homme condamné à mort au cours des semaines qui précèdent son exécution. Le crime commis n'est pas explicité, l'arrière-plan social n'est pas évoqué, la seule dimension est psychologique, permettant à n'importe quel lecteur de s'identifier au personnage. Le Dernier Jour d'un condamné connaît un grand succès, motivant dès le début de la monarchie de Juillet des pétitions en faveur de l'abolition.

Émouvoir : « Le Dernier Jour d'un condamné », 1829

I. BICÊTRE
Condamné à mort ! Cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme ? Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de splendides chapes d'évêques, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.
Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamné à mort !
Quoi que je fasse, elle est toujours là cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau.
Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : — Ah ! ce n'est qu'un rêve ! — Eh bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entrouvrir assez pour voir cette fatale pensée inscrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne luit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : —  Condamné à mort !
XXXIX
Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne souffre pas, que c'est une fin douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée.
Eh ! Qu'est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de tout un jour ? qu'est-ce que les angoisses de cette journée irréparable, qui s'écoule si lentement et si vite ? qu'est-ce que cette échelle de tortures qui aboutit à l'échafaud ?
Apparemment ce n'est pas là souffrir.
Ne sont-ce pas les mêmes convulsions, que le sang s'épuise goutte à goutte, ou que l'intelligence s'éteigne pensée à pensée ?
Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils sûrs ? Qui le leur a dit ? Conte-t-on que jamais une tête coupée se soit dressée sanglante au bord du panier, et qu'elle ait crié au peuple : Cela ne fait pas de mal !
Y a-t-il des morts de leur façon qui soient venus les remercier et leur dire : C'est bien inventé. Tenez-vous-en là. La mécanique est bonne.
Est-ce Robespierre ? Est-ce Louis XVI ?…
Non, rien ! moins qu'une minute, moins qu'une seconde, et la chose est faite. Se sont-ils jamais mis seulement en pensée, à la place de celui qui est là, au moment où le lourd tranchant qui tombe mord la chair, rompt les nerfs, brise les vertèbres… Mais quoi ! une demi-seconde ! la douleur est escamotée… Horreur !
Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, Bruxelles, Louis Human, 1829, pp. 27-166.
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