Culture générale (Blois 2004)

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Énoncé

Consignes
• Cette épreuve a pour objet d'évaluer vos capacités d'analyse et de jugement par rapport aux grandes questions sanitaires et sociales.
• Elle comporte 5 questions que vous devez traiter en 2 heures.
• Le total est noté sur 20 points.
• Chaque question est notée sur 3 points.
• 5 points sont réservés à l'orthographe, à la syntaxe et au respect des consignes pour l'ensemble de l'épreuve.
• Toute note inférieure à 7 sur 20 est éliminatoire.
Texte 1
« Quel paradoxe ! Les hommes et les femmes – dans nos sociétés occidentales en tout cas – n'ont jamais aussi peu travaillé et bénéficié d'autant de temps libre. Le progrès de la technique a largement permis d'alléger les tâches physiquement rudes, de faciliter les déplacements qui ne se font plus guère à la force des mollets, de rendre moins pénibles et plus rapides les travaux ménagers. Il n'empêche, nos contemporains ont l'impression de courir après le temps et le repos ; et beaucoup d'entre eux se sentent « fatigués ». Les médecins généralistes en témoignent, qui voient 20 % de leurs patients consulter pour cette raison. Que signifie cette fatigue ? Est-ce le signe d'un mal-être de nos sociétés, le corps parlant – comme souvent – à la place de l'esprit ? Faut-il accuser la pression que font peser sur les personnes certaines contraintes professionnelles, certaines incitations à la performance, certaines difficultés sociales, aussi. D'autres jugeront peut-être que la fatigue est un luxe de riches, que nos contemporains, plutôt gâtés par la vie, s'écoutent trop. Mais s'écoutent-ils bien ? À tout vouloir maîtriser, tout réussir – sa vie professionnelle, sa vie familiale et amicale, sa vie personnelle – on en vient à ne plus accepter ses limites physiques et nerveuses, à ne pas respecter les rythmes naturels. »
Dominique Quinio, La Croix, 13 octobre 2003

Question
Analysez les raisons de cette maladie du temps.
Texte 2
« Les tests de dépistage des cancers les plus fréquents se généralisent aujourd'hui. Pourtant, seul le dépistage de trois cancers est organisé au plan national : celui de l'utérus, parce qu'il est « simple » et se soigne facilement, et ceux du côlon et du sein parce qu'ils sont les plus fréquents et que l'on dispose pour eux de tests aisés à pratiquer. Tous ces examens sont en grande partie remboursés par la Sécurité sociale, car un cancer débutant est plus facile et moins long à guérir qu'un cancer que l'on traite à un stade déjà avancé. Alors, pourquoi ne pas généraliser le dépistage précoce ? Pour déceler certains cancers, il faudrait proposer de multiples examens coûteux et contraignants, voire même comportant des risques. De plus, on peut six mois après une mammographie rassurante diagnostiquer un cancer du sein. Et si aujourd'hui les tumeurs primaires sont enlevées, on ne sait jamais si on supprime ce qui aurait mis la vie du patient en danger. D'autre part, tout test de dépistage peut générer un stress et une angoisse chez le patient. »
D'aprèsSciences et Vie, n° 1036, janvier 2004

Question
À partir des éléments du texte, dégager les arguments pour et contre le dépistage précoce des cancers.
Texte 3
« À l'école, c'est devenu la norme : chaque année de la maternelle au primaire, les instituteurs voient arriver leur lot de petits démons qui entendent faire la loi. Voulant tout, tout de suite, refusant toute contrainte, se roulant par terre ou hurlant à la moindre contrariété. […] Dans la majorité des cas, l'école n'est que le révélateur de ce qui se passe dans l'intimité du foyer. Un univers où l'enfant roi, désiré et choyé, placé au centre de tous les regards et adulé par notre société de consommation, fait de plus en plus souvent régner la terreur. Allant parfois jusqu'à insulter et frapper ses parents. […] Son diagnostic(1), il est sans appel : si nos chérubins en sont arrivés là, c'est parce qu'ils souffrent de trop plein de protection. Et, avant tout, d'une carence éducative. Pour rompre le cercle vicieux qui menace l'enfant roi, pour l'aider à grandir et à accepter la réalité du monde qui l'entoure, il faut savoir interdire. Lui dire non, le décevoir, le frustrer et le punir à bon escient. L'enfant est certes une personne, mais une petite personne. Pas un adulte avec lequel il faudrait, d'égal à égal, argumenter sur tout pendant des heures. »
Catherine Vincent, Le Monde, 06 avril 2003

Question
Développer et argumenter le diagnostic de carence éducative évoqué dans le texte.
Texte 4
« […] Les nouvelles attentes du patient méritent mieux qu'un dépit amoureux. […] Le patient formule désormais confusément trois attentes. En premier lieu, une demande d'information et de participation aux choix thérapeutiques qui s'amplifie chaque jour. Le professionnel n'est plus seul légitime pour prendre des décisions. Cette nouvelle maturité s'accompagne d'une demande relationnelle forte qui vient s'ajouter à l'exigence croissante de sécurité. […] Le patient est désormais un être informé, ou s'estimant comme tel. Il se remet de moins en moins entre les mains d'un médecin. Il entend comparer et choisir. Dès lors qu'il ressent une rétention d'information, sa confiance se trouve entamée, ce qui le conduit à rechercher une faute, en particulier lorsque le résultat n'est pas à la hauteur de ses espérances. […] Le patient et sa famille aspirent à une plus grande souplesse dans les modes de prise en charge. […] Le patient accepte de plus en plus difficilement un univers encore rythmé par l'anonymat et la standardisation. »
Les Échos, « Le patient, l'hôpital et le politique », 7 juin 2001

Question
Quelles réflexions vous suggère ce texte ?
Texte 5
« Nous faisons une consommation abusive de médicaments. Mais qu'est-ce qui nous pousse à ingurgiter, avec un bel entrain, cachets, comprimés, pilules et ampoules ? L'incitation à la consommation vient aussi, involontairement, de ceux-là mêmes qui la déconseillent et la trouvent dangereuse : les pharmacies et les laboratoires pharmaceutiques. Regardez les vitrines des pharmacies. Qu'y voyez-vous ? Du verre, du chrome, des lumières, des couleurs, des flacons qui scintillent, des photos de joyeux bambins et de jolies jeunes femmes, des produits d'hygiène et de beauté. Tout cela respire le bonheur, la vie, la santé. Les médicaments dans leur conditionnement coloré mettent une note de gaieté sur les rayonnages. Qui penserait à la souffrance, à la mort ? Personne, on est là en confiance. On entre sans crainte, ni hésitation, avec ou sans ordonnance, et ce qu'on vient d'acheter dans ces petites boîtes, au nom compliqué, c'est de l'espoir. L'homme moderne n'accepte plus la maladie, ni la souffrance, ni la vieillesse. Pour dormir, pour se réveiller, pour se calmer, pour ne pas souffrir, pour se stimuler, pour avoir des enfants, pour ne pas en avoir, pour avoir un bon moral, pour affronter une difficulté, l'homme ne fait plus appel à sa volonté, à son courage, il avale des pilules. »
Christian Ven Ben Buicke, « Le coopérateur de France »

Question
En quoi la surconsommation des médicaments est-elle une réalité ? Argumenter votre réponse.
(1)Celui de Didier Pleux, psychologue clinicien

Corrigé

Texte 1
Deux jours chômés en fin de semaine, congés payés, semaine à 40, 39, puis 35 h en France : ces acquis sociaux obtenus depuis un siècle ont tous en commun d'avoir réduit la durée annuelle du temps de travail. Pourtant, les gens se sentent plus fatigués qu'avant. Il faut voir dans cet état de fait des causes à la fois individuelles et collectives.
La fatigue est la « difficulté à effectuer un effort physique ou intellectuel. »(2) Que beaucoup de nos contemporains se sentent fatigués n'est pas surprenant, puisque la plupart de nos actes quotidiens sont mécanisés : tâches ménagères, transports et nouvelles techniques de communication ne nous imposent que peu d'efforts. Dans ces conditions, nos muscles travaillent peu et deviennent moins endurants. Comme nos loisirs deviennent plus sédentaires (télévision, console de jeux et surf sur Internet sont souvent préférés à la marche ou au vélo), cette tendance n'est pas prête de s'inverser.
Pour expliquer cette « épidémie » de fatigue, il faut également prendre en compte les changements qui ont radicalement transformé notre mode de vie depuis plusieurs années :
  • les temps de déplacement du domicile au lieu de travail ont sensiblement augmenté, ils diminuent d'autant les temps de sommeil et de repos ;
  • le stress au travail augmente, le salarié doit devenir toujours plus compétitif, atteindre des objectifs de plus en plus surréalistes, au détriment de son temps de repos physique et psychologique. Une société française qui fabrique des figurines miniatures ne s'y est pas trompée : en « imposant » une période de repos ou une sieste après le déjeuner à ses salariés, elle a vu réduire de façon sensible le nombre d'arrêts de travail pour des causes liées à la pénibilité du travail.
L'apparition des fameux congés RTT plus ou moins planifiés par les salariés leur permet de mieux gérer leur stress et leur fatigue. Mais pour que celle-ci diminue durablement, il faudrait également privilégier les activités physiques modérées ou de détente, au détriment de celles qui sédentarisent et abrutissent, mais ne reposent pas.
Texte 2
Le cancer est la deuxième cause de mortalité en France. Il apparaît souvent insidieusement, sans symptômes décelables, et peut être mortel : le cancer fait peur. Le dépistage précoce généralisé des cancers est attendu par une partie de la population, mais il reste très controversé.
Le processus cancéreux se déroule par étapes, de la prolifération anormale de cellules saines à l'envahissement de l'organisme par des cellules malignes. Or les chances de guérir d'un cancer sont d'autant plus élevées que celui-ci a été diagnostiqué tôt. De plus, le traitement anticancéreux à un stade précoce de la maladie est plus doux ; ses effets secondaires (fatigue, nausées, chute de cheveux, etc.) seront plus supportables physiquement et psychologiquement par le patient. Un dépistage précoce des cancers a donc un triple effet bénéfique : il rassure le patient en cas de résultat négatif, il augmente l'efficacité du traitement, tout en réduisant ses inconvénients si le résultat est positif.
La généralisation de cette technique préventive se heurte tout de même à des écueils importants. L'angoisse générée par l'attente du résultat d'un test peut avoir des répercussions sur l'état général de certains patients. On peut douter de l'opportunité d'un dépistage pratiqué pour un cancer à évolution rapide, qui rassure « inutilement » le patient, celui-ci risquant alors de réagir beaucoup plus mal au moment du diagnostic de la maladie seulement quelques mois plus tard. Précisons également que certains tests, lourds, coûteux et risqués, ne semblent pas adaptés à une mesure strictement préventive.
Sur la question de la généralisation du dépistage précoce des cancers, il semble urgent d'attendre, tant la balance bénéfice-risque dépend de nombreux facteurs comme le type de cancer, la personnalité, les antécédents du patient, etc. De plus, la mise au point de vaccins contre les cancers est toujours à l'étude. On peut donc penser que, dans un avenir que l'on souhaite proche, le dépistage pourrait devenir obsolète.
Texte 3
L'enfant est un adulte en devenir. Le rôle des parents consiste principalement à lui permettre de s'épanouir tout en s'adaptant aux contraintes de notre société. L'augmentation dramatique du nombre d'« enfants rois » dans les écoles montre que trop de parents négligent, parfois par ignorance, leurs devoirs fondamentaux en matière d'éducation.
Le mode d'éducation ultrapermissif des années soixante-dix a produit nombre d'enfants caractériels ou angoissés, et plus récemment d'enfants rois ou tyrans qui, privés des repères et contraintes nécessaires à leur construction, se sont forgé leurs propres règles (ou se sont complu dans leur absence), rarement compatibles avec celles de notre société.
L'éducation dite aléatoire, dans laquelle les mêmes comportements n'aboutissent pas toujours aux mêmes effets (récompense ou non, punition ou non), est particulièrement déstructurante. Elle aboutit à la négation de l'autorité parentale (le principal facteur commun aux enfants rois), dont l'enfant ne comprend pas la « logique ». Or si les parents adoptent un comportement adéquat, en encourageant ou punissant systématiquement les actes de l'enfant en fonction de règles logiques et prédéfinies, celui-ci pourra se construire à partir d'un modèle stable et rassurant.
Le mode d'éducation ultrarépressif, dans lequel l'enfant est souvent puni sans jamais être récompensé, peut engendrer des individus qui, placés hors du contexte familial, vont se marginaliser en refusant toutes les règles, ou au contraire tyranniser les autres, par mimétisme du modèle familial.
Les principes éducatifs extrêmes induisent des carences éducatives préjudiciables à l'enfant. En matière d'éducation, rien ne vaut la politique du « juste milieu » : savoir dire non sans oublier le oui, savoir punir sans oublier de récompenser, savoir expliquer sans avoir à négocier. C'est la condition pour qu'un enfant puisse devenir un adulte épanoui et conscient que les droits des uns s'arrêtent où commencent ceux des autres…
Texte 4
La relation entre un médecin et son patient est en train de changer radicalement. Si la plupart des malades restent respectueux de leur soignant, de son diagnostic et de ses prescriptions, une nouvelle catégorie d'entre eux a vu le jour, plus indépendante, contestataire et consommatrice de soins.
Certains patients exigent de leur médecin un maximum d'informations au sujet de leur état de santé, alors que nombre de médecins préfèrent, pour diverses raisons, ne pas en dire plus qu'ils ne jugent nécessaire. À partir des informations glanées sur des sites Internet dits médicaux, à la télévision et dans des magazines, ces patients, en général diplômés et vivant en milieu urbain, pensent être à même de participer également aux décisions de leur médecin en terme de soins. Le praticien doit alors accepter de justifier ses choix, au risque de voir le patient les refuser et décider de se tourner vers un confrère.
L'image du médecin a donc radicalement changé : auparavant respecté pour ses qualités intellectuelles et ses compétences, il doit maintenant gagner la confiance de ses patients, de plus en plus exigeants et procéduriers, avides de soins personnalisés. Jadis libre de ses choix thérapeutiques, il doit aujourd'hui souvent les justifier.
Cette tendance à la consommation de soins et à la contestation des décisions médicales est-elle amenée à s'étendre ? D'après Robert Rochefort(3), les verrous constitués par la Sécurité sociale (avec la mise en place du médecin référent pour diminuer les consultations multiples, par exemple), et l'ordre des médecins (seul apte à juger et sanctionner les fautes et dérives) devraient limiter cette tendance consumériste. En revanche, les associations de malades pourraient faire évoluer les pratiques médicales, grâce à leurs exigences en matière de qualité des prestations de santé.
Texte 5
Les Français détiennent parfois de tristes records : ils consomment 3 fois plus de psychotropes et 2 à 2,5 fois plus d'antibiotiques que leurs voisins européens. Or, un médicament agit sur l'organisme et peut avoir des effets secondaires indésirables. Pourquoi les Français abusent-ils des médicaments ? Cette surconsommation induit-elle vraiment un risque pour leur santé ?
La surconsommation tient essentiellement à l'image que nous nous faisons d'un médicament : son coût est, au moins en partie, pris en charge par la Sécurité sociale (cela est cependant moins vrai depuis le déremboursement massif de certaines classes de médicaments). Il n'y a donc pas d'incitation financière à la modération. Le patient va se procurer son traitement dans une pharmacie de plus en plus souvent transformée en « hypermarché du soin », avec des étalages stratégiquement disposés, et des panneaux qui annoncent les dernières promotions sur les médicaments en vente libre : trois boîtes pour le prix de deux, etc. Comment alors ne pas oublier qu'un médicament peut être un produit dangereux ?
Les laboratoires pharmaceutiques ne sont pas exempts de reproches, puisqu'ils continuent, dans de trop nombreux cas, à nous fournir des conditionnements disproportionnés par rapport aux prescriptions médicales classiques. Les surplus s'accumulent alors dans les armoires à pharmacie et incitent les Français à l'automédication, qui est d'ailleurs devenue « à la mode » ces dernières années, malgré l'opération Cyclamed (la plupart des médicaments ramenés par les Français à leur pharmacien sont ceux qui sont périmés, les autres continuent à être stockés).
Quelles sont les conséquences de cette surconsommation chronique ? Au niveau individuel, principalement de mauvaises interactions entre médicaments, responsables de 128 000 hospitalisations et 8 000 décès environ chaque année en France. En terme de santé publique, la prescription d'antibiotiques à mauvais escient augmente considérablement les résistances des bactéries. Les pays les plus consommateurs d'antibiotiques ont les plus forts taux de résistances des bactéries : les staphylocoques dorés sont résistants à la méthicilline dans plus de la moitié des cas en France, contre 1 % au Danemark. Conséquence : plusieurs milliers de personnes meurent chaque année en France des suites d'une infection nosocomiale à bactérie multirésistante.
Comment lutter contre cette surconsommation ?
  • en diminuant l'incitation à consommer, grâce à la délivrance par le pharmacien de la dose exacte de médicament prescrite par le médecin ;
  • en responsabilisant le patient par un moins bon remboursement des médicaments (sans pénaliser les personnes en difficulté financière, les malades chroniques, ceux qui ont un traitement coûteux) ;
  • en encadrant l'automédication pour qu'elle devienne une pratique raisonnée ;
  • en poursuivant les campagnes d'information comme « les antibiotiques, c'est pas automatique », remplacée en 2008 par : « quand c'est viral, pas d'antibiotiques » et renforcée par la diffusion de DVD aux PMI et aux assistantes maternelles par la CNAM.
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