Questions sur un texte littéraire (Besançon 2003)

-----------------------------------------------

Énoncé

Texte
« “COMPRENDRE CE QUE PARLER VEUT DIRE” Les seules questions qui comptent vraiment pour l'avenir linguistique d'un enfant sont les suivantes : comment l'aider à découvrir les finalités du langage ? Comment l'amener à comprendre ce que parler veut dire ? À y bien réfléchir, c'est à ces questions que l'école doit répondre en priorité car, en matière d'apprentissage du langage, la quête du « pourquoi ? » prend toujours le pas sur la recherche du « comment ? ». Un enfant ne cherchera à s'emparer des moyens que propose la langue (précision des mots, organisation des phrases…) que s'il voit se dessiner au loin et peu à peu prendre forme les enjeux du langage, c'est-à-dire s'il parvient à imaginer ce qu'il peut attendre du risque de parole. Un enfant n'apprend pas le langage en grandissant ; c'est au contraire le langage qui le fait grandir. Je ne crois pas que le langage se développe à partir d'aptitudes inscrites dans le génome, dont certaines seraient présentes dès la naissance et d'autres programmées pour apparaître à mesure du développement cérébral. Quand Noam Chomsky affirme le caractère inné du langage sur la base d'une structure grammaticale commune à toutes les langues, il confond des résultats induits par sa propre méthode d'analyse avec une identité réelle d'organisation que sont loin de révéler les descriptions objectives des langues du monde. C'est pourtant sur la base contestable de ses travaux que de plus en plus de pédiatres, neurologues et biologistes affirment en chœur que les phases d'acquisition du langage sont programmées et qu'un enfant les atteindra successivement pour peu que son développement cérébral soit normal et que son entourage ne l'en dissuade pas. On voit bien vers quoi nous mène un tel courant de pensée. Si les phases de l'acquisition du langage sont d'avance programmées, quelles responsabilités reste-t-il aux parents et aux enseignants, sinon celle de fournir un volume suffisant de discours que la machine cérébrale va progressivement analyser ? Un enfant, lorsqu'il conquiert le langage, reproduit en quelques années le parcours que les premiers « hommes parleurs » ont mis infiniment de temps à tracer. C'est dans leurs pas qu'il met les siens, ce sont les mêmes impasses dont il s'échappe, c'est la même ambition qui le porte. Chaque enfant balbutiant ses premiers mots célèbre le projet de l'homme d'imposer par le verbe sa pensée au monde. Créateur bien plus qu'imitateur, découvreur plutôt que suiveur, il construit sa langue et ne reproduit pas celle des autres. Bien sûr, il s'appuie sur le modèle d'une langue constituée, mais ce modèle, il ne le décalque pas, il le comprend dans ses finalités et ses mécanismes. Il n'obéit pas à une programmation génétique, il répond par son intelligence créatrice à l'appel ancestral du verbe. Dans cette quête, il devra être accompagné de médiateurs à la fois bienveillants et exigeants qui éclaireront son chemin, lui désigneront les voies sans issue, l'inciteront à repousser avec courage les limites confortables de la connivence et de la proximité. Le tout jeune enfant effectue en effet ses premiers pas linguistiques dans un cercle étroit de familiarité et d'extrême connivence. Il s'adresse alors à des personnes qui n'ont d'yeux que pour lui ; il désigne par ses premiers mots des êtres et des objets qui sont directement visibles. Sa parole n'est alors qu'une sorte de geste verbal qui vient désigner ce que les yeux perçoivent. Pour confirmer ce dont la réalité atteste l'existence, des moyens linguistiques très limités suffisent, et cela tombe bien, car de moyens, il en a fort peu. L'essentiel de l'apprentissage va consister à quitter ce cocon douillet, dans lequel tout est déjà su (ou vu) avant même d'être dit, pour commencer une longue marche, parfois douloureuse, vers la distance et l'inconnu. Sortir du pré carré de la familiarité et de la connivence pour s'adresser à ceux que l'on connaît moins pour leur dire des choses qu'ils ignorent, tel est le vrai défi de l'apprentissage de la langue. Ce défi, un enfant ne pourra le relever tout seul ; il aura besoin de médiateurs attentifs, patients et fermes, qui l'aideront à analyser ses échecs et à les transformer en conquêtes nouvelles ; ils lui rappelleront sans cesse qu'au jeu du langage, c'est l'étranger qui est son partenaire privilégié et l'étrange son sujet d'élection. C'est la volonté de repousser progressivement les limites du connu qui constitue le véritable moteur de l'acquisition du langage. C'est en effet pour élargir le cercle de ceux à qui il s'adresse et celui des sujets qu'il ose aborder qu'un jeune enfant consentira des efforts pour acquérir un vocabulaire plus riche, des structures plus complexes. Autrement, à quoi bon ! On ne se dote pas de moyens puissants si l'on n'a nulle intention de conquête. C'est bien cette intention qui donne un sens aux acquisitions linguistiques. Cette démarche lucide et volontaire, guidée par des adultes attentifs, n'a que peu de chose à voir avec une quelconque programmation neuro-cognitive. Elle se dessine et s'affirme à mesure que se dévoilent les promesses d'accéder au pouvoir que la langue confère à ceux qui ont la chance de la maîtriser. À cette maîtrise du langage, bien des enfants n'accéderont pas. Je n'aborderai pas les graves problèmes d'aphasie, qui relèvent nécessairement d'équipes spécialisées. Ce qui m'intéresse ici, ce sont les enfants qui ont un développement cérébral normal, qui ne souffrent d'aucun trouble psychologique sévère et qui, pour autant, sont en situation d'insécurité linguistique dès que s'imposent à eux la distance et une moindre prévisibilité. Ce sont des enfants qui, à quatre ou cinq ans, ne savent « parler qu'à vue ». L'absence de ce dont ils parlent, l'absence de celui à qui ils parlent les inquiètent, rendent leur parole hésitante et les incitent souvent à garder un silence prudent. C'est à eux que l'école doit apprendre non pas à parler, mais à comprendre ce que parler veut dire. À ces enfants qui ont souffert d'un sérieux déficit de médiation familiale, l'école doit faire découvrir que les efforts qu'elle exige pour enrichir leur vocabulaire actif, pour rendre plus précises leurs structures grammaticales, servent réellement à chacun d'entre eux dans et en dehors de l'établissement scolaire. Ingurgiter des listes de mots nouveaux ou répéter des tableaux de conjugaison ne conduit pas à une maîtrise responsable de la langue ; cela permet juste d'éviter une punition. En matière de langue comme dans d'autres domaines, un élève ne consentira un effort soutenu que s'il a une conscience claire du bénéfice qu'il va personnellement en tirer. En d'autres termes, il doit pouvoir identifier la nature du « retour sur investissement intellectuel » qu'il est en droit d'attendre. Pour bien des élèves, c'est à l'école et seulement à l'école qu'ils pourront vivre les situations qui mettront en évidence le pouvoir que donnent la force des mots et la précision des phrases ; pouvoir sur les autres, mais aussi prise mieux affirmée sur le monde : sans espoir de pouvoir linguistique accru, il n'est pas d'apprentissage responsable. Mais l'école est bien mal conçue pour faire prendre conscience à tous les enfants de ce que parler veut dire. Cette ambition pédagogique questionne plus que toute autre l'école dans ses pratiques, son organisation et les moyens qui lui sont attribués. Il ne suffit pas de souligner la nécessité d'une plus juste distribution de la maîtrise de la langue ; il ne suffit pas d'y exhorter des maîtres qui sont tous conscients que l'insécurité linguistique nourrit les inégalités les plus criantes et scelle précocement les destins scolaires. Il faut comprendre que la pédagogie de la langue orale est la plus difficile et la plus exigeante qui soit. Sa mise en œuvre nécessaire de la maternelle au collège exige que soient prises des mesures concrètes et fortes. En tout premier lieu, il faut comprendre que l'on ne peut pas « travailler » sur la langue orale avec plus de cinq ou six élèves si l'on veut que les essais de chacun soient examinés avec autant de bienveillance que d'exigence. Cette ambition pédagogique implique aussi que la formation initiale et continue des maîtres fasse une place importante à la réflexion théorique et pratique sur les enjeux et les mécanismes du langage. Enfin, on ne pourra distribuer équitablement le pouvoir linguistique que si l'établissement scolaire devient un lieu de véritable échange, de concertation et d'entraide entre enseignants, mais aussi avec les parents et notamment ceux appartenant à d'autres cultures et à d'autres langués. Tout cela ne doit pas être exceptionnel, lié à des initiatives remarquables mais isolées ; cela doit devenir le quotidien d'une équipe pédagogique. Il faut donc des décisions et des moyens à la hauteur d'un défi qui conditionne la démocratisation de l'école : faire en sorte qu'aucun élève ne porte sur la langue le regard inquiet qu'on lève vers un ciel où l'orage menace. »
Alain Bentolila, Le Monde, vendredi 26 mai 2000

Alain Bentolila est linguiste et professeur de linguistique générale à l'université Sorbonne-Paris V.
Questions
QRU : Question à réponse unique
QRM : Question à réponse multiple
1. QRU – Parmi ces affirmations, quelle est celle que n'accepterait pas Chomsky ?
a. Toutes les langues possèdent une structure grammaticale commune.
b. Le langage est inné.
c. Le langage ne se développe pas à partir d'aptitudes inscrites dans les gènes.
d. Les phases d'acquisition du langage sont programmées.
e. Un enfant normalement constitué acquerra normalement le langage.
2. QRM – D'après l'auteur, pour quelles raisons l'enfant acquiert-il le langage ?
a. pour communiquer.
b. parce qu'il est programmé pour parler.
c. pour pouvoir exprimer ce qu'il pense.
d. pour accéder à un certain pouvoir.
e. afin de pouvoir désigner ce qu'il voit.
3. QRM – Parmi les remarques suivantes concernant l'apprentissage du langage, quelles sont celles qui sont en contradiction avec l'auteur ?
a. L'école doit aider l'enfant à découvrir lés finalités du langage.
b. C'est aux parents d'apporter aux enfants les éléments nécessaires pour qu'il puisse s'exprimer.
c. Le rôle de l'adulte est de guider l'enfant et de l'encourager dans son apprentissage.
d. L'enfant utilise un modèle après l'avoir analysé.
e. L'enfant apprend à parler avant de savoir à quoi cela lui sert.
4. QRM – Dans le texte, l'auteur définit la parole comme :
a. un autre regard.
b. le projet de l'homme.
c. un geste verbal.
d. ce qui fait grandir l'enfant.
e. un outil d'expression.
5. QRM – L'auteur constate que « le pouvoir des mots » c'est :
a. le pouvoir sur les autres.
b. une emprise sur le monde.
c. la maîtrise de l'organisation des phrases.
d. l'élargissement du cercle de ses interlocuteurs.
e. l'accès à l'inconnu.
6. QRM – Qu'est-ce que l'auteur entend par « des situations d'insécurité linguistique » chez un enfant ?
a. Le fait de ne savoir parler que de ce qu'il voit.
b. Lorsqu'il est atteint d'aphasie.
c. Quand des troubles psychologiques l'empêchent de s'exprimer.
d. Lorsqu'il ne sait pas construire une phrase correcte.
e. Il panique s'il ne voit pas son interlocuteur.
7. QRU – Parmi ces affirmations sur la pédagogie de la langue orale, laquelle ne serait pas revendiquée par l'auteur ?
a. Elle est très difficile.
b. Elle doit être mise en œuvre dès la maternelle.
c. Elle passe par l'apprentissage de la syntaxe.
d. On ne peut bien l'appliquer qu'en groupes restreints.
e. Une formation sérieuse des maîtres est primordiale.
8. QRU – Dans sa quête du langage, de quel adjectif l'enfant n'est-il pas qualifié par l'auteur ?
a. imitateur
b. suiveur
c. créateur
d. médiateur
9. QRU – Qu'est-ce qui est favorable à l'apprentissage du langage chez l'enfant ? Où est l'erreur ?
a. l'accompagnement de son entourage
b. sa programmation génétique
c. l'exigence des médiateurs
d. un modèle à analyser
e. la connivence de son milieu
10. QRU – Si l'on veut donner à l'enfant le goût d'apprendre la langue, il ne faut pas :
a. faire de son école un lieu d'échange.
b. mélanger toutes les cultures.
c. généraliser la prise en compte de cas particuliers.
d. s'adresser à plus de six enfants à la fois.
e. essayer de démocratiser l'école.

Corrigé

Questions sur un texte littéraire
1. Bonne réponse : c.
Cette proposition va à l'encontre des conceptions de Noam Chomsky, linguiste américain (Structures syntaxiques, 1957 ; Aspects de la théorie syntaxique, 1965). Noam Chomsky est l'initiateur de la grammaire générative. Il postule la préexistence d'un savoir grammatical intuitif, inné et universel que tout individu possède et qu'il active pour accéder au langage et produire des énoncés.
2. Réponses : a, c, d, e.
Le jeune enfant acquiert le langage parce qu'il cherche à communiquer, particulièrement avec le cercle des personnes très proches qui s'occupent de lui. Il cherche aussi à désigner ce qu'il voit. De plus, l'enfant qui commence à parler s'inscrit dans l'histoire de l'humanité : l'homme qui parle impose sa pensée au monde. La maîtrise du langage donne un véritable pouvoir à l'enfant : pouvoir sur les autres et pouvoir sur le monde.
En revanche, Bentolila construit son argumentation en réfutant l'idée de Chomsky, qui considère que l'enfant a des dispositions innées et qu'il est programmé pour apprendre à parler.
3. Réponses : b, e.
L'idée qu'un enfant puisse apprendre à parler avant de savoir à quoi cela lui sert est en complète contradiction avec les constats de Bentolila. Pour lui, l'enfant est stimulé dans son apprentissage du langage s'il en perçoit les enjeux et les intérêts.
Bentolila ne propose pas non plus exactement l'utilisation d'un modèle, il est plus nuancé : certes, l'enfant s'appuie sur un modèle mais il ne le reproduit pas à l'identique ; il en décrypte les mécanismes et les objectifs avant de créer le sien propre.
En revanche, pour l'auteur, les adultes (parents et enseignants) ont un rôle considérable, qui consiste à apporter l'aide et les encouragements nécessaires pour que l'enfant accède au langage oral et progresse.
4. Réponses : b, c, d, e.
Pour Bentolila, le langage fait grandir l'enfant ; il s'oppose ainsi à une autre proposition (celle de Chomsky) : l'enfant apprend le langage parce qu'il grandit. De plus, la parole est, selon lui, du moins au début, un véritable geste verbal qui permet à l'enfant de désigner ce qu'il voit.
5. Réponses : a, b, d, e.
La maîtrise de la langue permet d'accéder à ce que Bentolila appelle un pouvoir linguistique, pouvoir sur les autres et pouvoir sur le monde, qui facilite le contact avec des interlocuteurs qu'on ne connaît pas, ainsi que l'accès à l'inconnu.
6. Réponses : a, e.
Un enfant en état d'insécurité linguistique est un enfant de quatre, cinq ans qui ne présente pas de trouble psychologique ni de déficience cérébrale, mais qui ne peut parler de ce qu'il ne voit pas et qui est déstabilisé par l'absence de la personne à qui il s'adresse ; ce qui l'empêche de prendre la parole
7. Bonne réponse : c.
Certes, Alain Bentolila rappelle que l'apprentissage du langage passe par l'acquisition d'un vocabulaire plus riche et de structures complexes, mais il n'envisage pas une approche de la langue orale par l'étude des structures syntaxiques de la langue. Selon lui, une pédagogie de l'oral bien conduite n'est pas facile à mettre en œuvre. Elle nécessite en effet une pratique précoce dès la maternelle, en petit groupe de cinq à six élèves, groupe réduit qui permet à l'enseignant de répondre aux besoins d'enfants différents. Les maîtres devront être formés pour comprendre les enjeux d'un tel apprentissage et pour conduire des mises en situation pertinentes.
8. Bonne réponse : d.
Alain Bentolila ne qualifie pas l'enfant de « médiateur ». Dans l'apprentissage du langage oral, l'enfant ne peut progresser seul, il a besoin d'adultes éclairés, de médiateurs avisés : des parents (lorsque c'est possible) et des enseignants bien formés, qui vont lui montrer la voie et l'inciter à parler, à développer son langage.
Les autres termes proposés dans la question sont utilisés pour qualifier l'enfant, mais Bentolila les hiérarchise : créateur bien plus qu'imitateur, découvreur plutôt que suiveur.
9. Bonne réponse : b.
Bentolila réfute le rôle d'une programmation génétique dans l'apprentissage du langage oral : cette thèse de Chomsky conduit, de fait, à une déresponsabilisation des parents et enseignants, puisque tout est déterminé par avance. Pour Bentolila, au contraire, l'enfant va construire et consolider ses compétences grâce à l'analyse d'un modèle de langage et à l'accompagnement des parents et des enseignants, médiateurs indispensables.
10. Bonne réponse : d.
La pratique de la langue orale ne peut être bien menée dans un trop grand groupe. Bentolila conseille un groupe de cinq à six élèves maximum pour que chaque enfant puisse parler et pour que sa production puisse être analysée par l'enseignant.
------------------------------------------------------------
copyright © 2006-2017, rue des écoles