Alsace-Lorraine, 6 février 2010, épreuve d'admission, éducateur de jeunes enfants, éducateur spécialisé, assistant de service social

-----------------------------------------------

Énoncé

Consignes
1. Dégagez les aspects essentiels de l'article de façon sythétique et consise (8 points).
2. Vous commenterez et discuterez cette phrase de l'article (12 points) :
« La pauvreté n'est pas la misère : on peut vivre dans le dénuement, presque entièrement « hors marché » et pourtant surmonter les difficultés grâce à la solidarité et l'entraide. »
Durée : 3 heures.
A travers cette épreuve, seront évaluées vos capacités à :
  • comprendre, analyser et sythétiser un texte ;
  • raisonner et argumenter votre pensée en l'argumentant ;
  • vous exprimer par écrit avec clarté et précision ;
  • conduire une réflexion personnelle à partir du texte.
Il sera tenu compte de l'orthographe et de la grammaire.
Texte
Le Charme discret de la pauvreté
À contre-courant de la société de consommation, certains ont fait le choix de la simplicité. Promouvant un mode de vie frugal, les tenants de la pauvreté volontaire entendent valoriser d'autres richesses : le respect de l'environnement, la solidarité et l'épanouissement sans cesse menacés par l'inflation des besoins.
« Vive la pauvreté ! », titrait avec insolence le journal La Décroissance en septembre 2004. Faudrait-il donc se réjouir de ce que certains ne puissent subvenir à leurs besoins, souffrent de la faim et du froid et soient mis au ban de la société ? Non. Derrière un mot d'ordre provocateur, c'est un projet de vie révolutionnaire que défendent ici les objecteurs de croissance en promouvant non pas la misère mais une pauvreté choisie. Contre l'hyperconsommation et le culte de la croissance économique qui valorisent l'avoir au détriment de l'être, ils en appellent à la simplicité volontaire pour parvenir à un plus grand épanouissement personnel mais aussi pour mieux respecter l'environnement et les hommes. Bref, sortir de l'inflation des besoins qui nous condamnent à souffrir toujours du manque et à passer à côté de l'essentiel. « Vivre sans télévision, sans automobile, sans téléphone portable ou encore sans prendre l'avion, c'est aujourd'hui faire le choix de la résistance non violente. Abandonner, c'est résister. Comme cultiver son potager, faire de la politique, être capable de s'engager. C'est savoir dire non, être rebelle, insoumis, pour partager une vie intense et profonde, qui ne peut reposer que sur une certaine forme de dénuement matériel(1). » Cette aspiration à un mode de vie plus frugal n'est en rien une bizarrerie hexagonale. Elle s'inscrit dans un mouvement plus vaste que l'on retrouve aux États-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne, en Australie(2), en Nouvelle-Zélande, et dans bien d'autres pays encore, souvent sous l'appellation d'adeptes de la « simplicité volontaire(3) » ou de downshifters (décélérateurs).
Qui sont ces partisans de la frugalité ? Et, surtout, comment vivent-ils ? Beaucoup appartiennent aux classes moyennes et supérieures et ont fait le choix de rompre avec leur mode de vie. Tel Vincent Cheynet, fondateur des Casseurs de pub et du journal La Décroissance, qui avait travaillé pendant une dizaine d'années dans la publicité. Leur engagement se traduit au quotidien par tout un éventail de décisions et de petits gestes : acheter des fruits et des légumes de saison, produits localement, renoncer au maximum à la voiture pour privilégier le vélo et les transports en commun, éviter de prendre l'avion, se débarrasser des appareils électriques qui ne sont pas indispensables, limiter sa consommation d'eau, voire pour les plus intransigeants ne plus avoir de réfrigérateur et adopter des « toilettes sèches »… Aux mirages de la consommation, préférer l'échange et la « récup », réparer plutôt que jeter, faire au maximum les choses soi-même. Ce peut être construire sa maison comme Hervé René Martin, auteur d'Éloge de la simplicité volontaire (Flammarion, 2007), cultiver un potager, ou faire le choix de « travailler moins pour gagner moins ». Il ne s'agit donc pas tant de vivre dans la pauvreté que dans la simplicité avec l'idée que, pour changer le monde, il faut aussi apprendre à se changer soi-même.
Pauvreté contre misère
Une vision de l'existence que rejoint la réflexion sur la pauvreté de Majid Rahnema. Cet ancien diplomate iranien refuse le discours technique sur une pauvreté réduite bien souvent à des chiffres : « Réduire la vérité d'un "pauvre" à un revenu d'un ou deux dollars est en soi non seulement une aberration mais aussi une insulte à sa condition. Les chiffres qui sont avancés ne peuvent donc rien nous dire, ni sur les milliards de personnes qui, pour des raisons diverses, se trouvent aujourd'hui acculées à la misère, ni sur ce qui pourrait leur permettre de recouvrer leur puissance d'agir. Dans le meilleur des cas, ces chiffres ne peuvent que révéler un aspect particulier de la vie d'une certaine catégorie de "pauvres" de pauvres déracinés vivant de leurs seuls revenus monétairement quantifiables. Ils ne nous apprennent rien sur les autres sources de richesses relationnelles, traditionnelles, culturelles et autres qui, jusqu'à la désintégration de leur mode de subsistance, les avaient empêchés de perdre leurs propres moyens de lutte contre la misère(4). »
Précisément. La pauvreté n'est pas la misère : on peut vivre dans le dénuement, presque entièrement « hors marché » et pourtant surmonter les difficultés grâce à la solidarité et l'entraide. Or la modernité s'est attaquée aux modes de subsistance populaires faisant basculer des millions de personne dans la misère, la vraie, celle où l'on ne parvient pas à assurer sa subsistance. L'économie de croissance, loin de résorber la pauvreté, n'a selon lui créé pour les pauvres que de nouvelles sources de précarisation et de dépendance à des besoins économiques fabriqués de toutes pièces. Ce faisant, elle a éradiqué ce que M. Rahnema nomme à la suite d'Ivan Illich une « pauvreté conviviale », mode de vie frugal caractérisé par la solidarité et le contrôle social de l'envie : « La pauvreté conviviale, loin de se confondre avec la misère, a […] été l'arme principale dont les pauvres se sont toujours servis pour l'exorciser et la combattre. » M. Rahnema appelle donc à redécouvrir un mode de vie simple pour que chacun puisse retrouver sa puissance d'agir.
« Me pousse pas à bout, fiston ! »
Assurément dérangeant dans des sociétés modernes qui valorisent l'économie, la consommation et le progrès matériel. « Don't force me, sonny! » (« Me pousse pas à bout fiston ») se voit ainsi répondre le philosophe allemand Günther Anders tandis qu'il marche le long d'une nationale de Californie. Le policier désœuvré qui l'interpelle ne comprend pas qu'un homme n'ait pas de voiture et, pire encore, avoue n'en avoir jamais eue(5). Reprenant cette anecdote, H. René Martin, dans son Éloge de la simplicité volontaire, met bien en évidence les obstacles auxquels se heurtent ceux qui ont fait le choix de vivre autrement, tel ce couple qui n'a pas voulu que leur enfant naisse à l'hôpital et qui a subi de ce fait bien des tracasseries administratives et des contrôles sociaux. Ascétisme malsain, vision réactionnaire de la société, spiritualisme suspect, voire menace pour l'économie donc pour la prospérité… La pauvreté choisie suscite des suspicions et des réactions hostiles. Et pour cause, elle inquiète l'ordre social. Un détour historique apparaît instructif.
Au Moyen Âge, à partir de l'an mil, surgit un important mouvement en faveur de la pauvreté volontaire. Un nombre croissant d'ermites itinérants sillonne les routes et prône le dénuement pour retrouver le message du Christ : saint Romuald, Robert d'Arbrissel, Henri de Lausanne… Jusqu'à saint François d'Assise, fils d'un riche marchand d'étoffes, qui rompt avec une vie insouciante et tournée vers le plaisir et qui fonde l'ordre franciscain où l'on fait vœu de pauvreté. Nombreux sont alors les ordres et les confréries à adopter le même précepte qui jouit d'une grande audience dans la population. Apparaissent ainsi au xiie siècle les béguines, dans les Flandres et en Hollande, puis en France et en Allemagne, qui travaillent et vivent dans le dénuement. L'accueil de ces mouvements par l'Église sera pour le moins contrasté : certains adeptes de la pauvreté volontaire seront jugés hérétiques, d'autres seront canonisés. Ce qu'explique avec beaucoup de clarté l'historien polonais Tadeusz Manteuffel(6) : « L'Église n'a jamais condamné le précepte évangélique de la pauvreté volontaire. Tout au contraire, elle a toujours été bienveillante envers ceux qui en faisaient profession, mais seulement lorsqu'ils l'appliquaient à titre individuel, sans en faire l'objet d'une propagande parmi les masses. La canonisation d'un nombre considérable d'ermites en est la meilleure preuve. Ce problème changeait toutefois d'aspect dès l'instant où ces mêmes principes commençaient à être propagés largement parmi les fidèles. Le précepte de la pauvreté volontaire cessait d'être alors l'affaire personnelle de tel ou tel individu, pour devenir un problème social qui pouvait avoir des implications politiques. » On s'étonnera d'autant moins du rejet suscité par la pauvreté volontaire dans des sociétés modernes sécularisées qui valorisent fortement le progrès matériel et la consommation.
Et pourtant, rien de nouveau sous le soleil. Nul besoin d'attendre les objecteurs de croissance, les adeptes de la simplicité volontaire pour valoriser la frugalité. Dès l'Antiquité, nombreuses sont les écoles philosophiques à prôner la réduction des besoins. Tel Diogène ou les stoïciens ou même les épicuriens souvent assimilés à tort à des jouisseurs forcenés : « Quelqu'un ayant demandé à Épicure comment il fallait s'y prendre pour devenir riche, celui-ci répondit : ce n'est pas en augmentant les biens, mais en diminuant les besoins », rapporte Stobée (Florilège, XVII, 37). Une leçon vieille comme le monde mais peut-être plus que jamais difficile à entendre.
Catherine Halpern
Sciences humaines n° 202, mars 2009
(1)Vincent Cheynet et Bruno Clémentin, « Résister par la pauvreté », La Décroissance, n° 23, septembre 2004.
(2)Voir par exemple Nicola Shepheard, « Vive la décroissance ! », The New Zealand Herald, repris dans Courrier International, n° 896, 3 janvier 2008.
(3)Article « Simplicité volontaire » disponible sur http ://fr.ekopedia.org
(4)Majid Rahnema et Jean Robert, La Puissance des pauvres, Actes Sud, 2008.
(5)Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme, L'Encyclopédie des nuisances, 2002.
(6)Tadeusz Manteuffel, Naissance d'une hérésie. Les adeptes de la pauvreté volontaire au Moyen Âge, EHESS, 1970.

Élements de réponses

Synthèse
  • La revendication de la pauvreté n'est pas une quête misérabiliste, mais constitue le fondement d'un mode de vie alternatif à la surconsommation et à la croissance économique.
  • Les adeptes de la « décroissance » se rencontrent dans les pays post-industrialisés (principalement anglo-saxons).
  • Ce mode de vie dont les manifestations sont plus ou moins radicales, entend restaurer « l'être » au détriment de « l'avoir », et repose sur l'idée que « pour changer le monde, il faut apprendre à se changer soi-même ».
  • Les indicateurs économiques de mesure de la pauvreté sont relativement pauvres et ne rendent ni compte de la relativité du phénomène ni la réalité de la vie des milliards d'êtres humains qui se trouvent « acculés à la misère ». Il est donc nécessaire de définir les termes afin, par exemple, de ne pas confondre misère et pauvreté.
  • Selon l'ancien diplomate Majid Rahnema, la redécouverte d'un mode de vie simple, restaure « la puissance d'agir » de chacun.
  • Cette posture militante ne correspond pas, bien sûr, au « paradigme » dominant, et suscite des réactions qui vont de l'incompréhension à la franche hostilité. Ces réactions scandent le temps long, l'auteur en retrouve des traces dans les réflexions des philosophes stoïciens.
Idées à développer (à titre indicatif)
Introduction
Cette phrase, extraite d'un texte écrit par Catherine Halpern et paru dans le n° 202 de la revue Sciences humaines, soumet à notre réflexion un phénomène social qui se développe dans les sociétés post-industrielles : la remise en question de la croissance économique comme fin ultime de l'existence humaine, et la revendication en actes d'une pauvreté choisie.
On peut supposer que la pauvreté choisie ici permet d'éviter ou d'atténuer la misère ailleurs.
Il faut alors préciser les termes du débat et étudier les conditions de « faisabilité » de l'entreprise.
De quoi parle-t-on ?
La misère :
  • synonyme de dénuement absolu ;
  • privation des biens indispensables à la survie ;
  • état dont les victimes ne sont pas responsables.
La pauvreté et ses différentes facettes :
  • monétaire ;
  • difficulté d'accès à un « panier » de biens et de services ;
  • sociale (relationnelle, affective, etc.) ;
  • culturelle, etc.
Peut-on choisir d'être pauvre ?
On ne choisit pas d'être misérable… pour des raisons qui peuvent être :
  • climatiques, géographiques ;
  • politiques ;
  • personnelles (santé, etc.).
On peut choisir la frugalité :
  • par choix « militant » (éthique, philosophique, politique, etc.) ;
  • grâce à l'entraide des pairs (proximité, réseau, micro société, etc.) ;
  • grâce à la solidarité (au niveau micro social, on l'a vu, cela peut fonctionner, au niveau macro, par contre, cela suppose une réflexion sur le financement du système et sur la contribution des « décroissants » supposés s'en extraire…on peut élargir le débat aux travaux relatifs au « revenu d'existence », à « l'allocation universelle » etc.)
Conclusion
Les revendications et les postures radicales de quelques-uns nous incitent à nous interroger sur la pérennité et le sens de nos modes de vie.
Attention de ne pas tomber dans le piège de l'idéalisme romantique et régressif.
------------------------------------------------------------
copyright © 2006-2018, rue des écoles