Île-de-France, 13 février 2010, épreuve d'admission, assistant de service social (niveau III)

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Énoncé

Consignes
1. Rédigez une synthèse de cet article en dégageant les idées essentielles et en repérant la problématique traitée.
2. En vous référant au texte et en vous appuyant sur vos connaissances (lectures, expériences personnelles ou professionnelles), expliquez pourquoi la recherche et la connaissance de ses origines et de son histoire sont des démarches essentielles pour le développement de l'enfant adopté à l'étranger. Expliquez pourquoi un travail d'accompagnement peut être nécessaire auprès de l'enfant et de ses parents.
Durée : 3 heures.
Épreuve notée sur 20 :
  • perception des idées essentielles = 6 points ;
  • construction d'un raisonnement, organisation des idées = 6 points ;
  • richesse des idées, implication personnelle = 4 points ;
  • expression écrite (style, orthographe, présentation générale et soin) = 4 points.
Texte
Être chez soi et étranger
De nombreux adoptés internationaux d'âge adulte s'intéressent maintenant à leurs origines. Cette situation interpelle directement les autorités des pays d'origine et d'accueil. En effet, l'article 30 de la convention internationale de La Haye sur la protection des enfants et la coopération en matière d'adoption internationale (1993) engage les pays signataires à conserver les informations sur les origines des enfants adoptés et à leur en assurer l'accès, dans la mesure permise par la loi de leur État. De nombreux pays ont déjà pris acte de ces obligations et mis en place des services pour encadrer les recherches des adoptés internationaux. Du côté des pays d'origine, le cas le mieux connu est celui de la Corée, où le gouvernement et des agences d'adoption internationale offrent des séjours de familiarisation avec l'histoire et la culture du pays et, lorsque c'est possible, facilitent les retrouvailles avec la famille biologique. Du côté des pays d'accueil, des organismes agréés d'adoption internationale et des associations de familles adoptives s'impliquent de plus en plus dans l'organisation de séjours dans les pays d'origine. Au Québec, le Secrétariat à l'adoption internationale répond maintenant directement aux demandes des adoptés internationaux qui devaient auparavant s'adresser à plusieurs organismes différents pour obtenir des renseignements sur leurs origines.
Ce nouveau contexte ouvre un espace d'élaboration des questions relatives à l'identité, à l'appartenance et à la parenté soulevées par l'adoption. Dans cet article, nous voulons contribuer à l'approche de ces questions, en prenant appui sur des entrevues réalisées en 2003 et 2004 auprès d'une quinzaine de jeunes Québécois adoptés à l'étranger entre les années 1962 et 1983. Ils sont originaires des Antilles, d'Amérique latine, d'Afrique, d'Océanie et d'Asie. Tous se disaient intéressés par leurs origines, mais tous n'avaient pas fait de recherches. Leurs témoignages soulignent le sentiment d'être étranger à soi qui stimule l'intérêt pour la recherche des origines, et incitent à développer une vision nuancée des retrouvailles internationales. […]
Ces jeunes à la peau sombre ou aux yeux bridés adoptés dans des familles blanches se sentent indiscutablement québécois, membres à part entière de leur milieu d'adoption. Cependant, tous disent aussi que leur apparence physique différente a toujours joué le rôle de rappel, pour eux-mêmes et pour les autres, de leur origine étrangère. Les gens qu'ils rencontrent pour la première fois s'étonnent du contraste entre leur accent bien québécois et leurs traits physiques. À Montréal, ville multiculturelle, on s'adresse souvent à eux en anglais, en espagnol ou en vietnamien… selon l'origine qu'on leur prête. À l'école, leurs professeurs s'étonnaient de les voir avec des parents blancs. Dès l'enfance, leur corps leur a imposé la conscience d'être d'une origine étrangère, qu'eux-mêmes ne pouvaient relier à du connu, sinon à l'image médiatique de leur pays d'origine : « En me regardant dans le miroir le matin, je constatais que je n'étais pas pareil. Alors, j'ai toujours manifesté un intérêt certain pour mon pays d'origine. »
Ces diverses réactions à leur apparence leur donnent l'impression étrange d'être autre que celui ou celle qu'ils ont le sentiment d'être. Ils décrivent ce ressenti paradoxal avec humour en disant qu'ils souffrent « du syndrome de la banane (jaune à l'extérieur, blanche à l'intérieur) » […]. Sauf exception, la fréquentation de jeunes immigrés de même origine leur procure le même inconfort d'être différents de l'image qu'ils projettent, car ils ne possèdent ni la langue ni la culture de leur pays de naissance. Ils apprennent donc à moduler l'effet de surprise qu'ils causent aux autres, en prévenant par exemple l'interlocuteur téléphonique auquel ils donnent rendez-vous qu'ils sont d'origine asiatique ou en précisant dès le début d'une nouvelle relation qu'ils sont adoptés.
Ce rapport paradoxal à soi-même est aussi induit par leur statut légal d'adoptés. Leurs seuls parents sont leurs parents adoptifs. Ils en portent le nom, ce sont eux qui sont inscrits sur leur certificat de naissance et c'est à travers eux seulement que sont tissés leurs liens de parenté et leurs appartenances linguistique, religieuse et nationale. Cependant, ils savent dès leur tendre enfance qu'ils ont eu d'autres parents dans un autre pays, qu'ils pourraient un jour chercher à retrouver. Certains en connaissent d'ailleurs l'identité, parce qu'elle n'a jamais été un secret pour leurs parents adoptifs.
Compte tenu de l'image qu'on leur renvoie d'eux-mêmes, dans laquelle ils se reconnaissent mal, il n'est pas surprenant que la recherche de leurs origines se greffe d'abord pour eux sur un désir de voir : voir le pays où ils sont nés, leur mère biologique, des gens qui leur ressemblent, le genre de vie qu'ils auraient pu avoir. Leurs attentes ne sont souvent pas plus précises que cela : voir de leurs propres yeux des lieux, des gens et des objets qui représenteraient cette part d'eux-mêmes qui leur reste étrangère. Ils sont en quête d'images qui, dans le présent, feront prendre forme au passé.
Quand ils n'envisagent pas de retrouvailles, ils invoquent la certitude qu'elles sont impossibles pour eux, leur paresse, la désapprobation de leurs parents adoptifs, le manque d'argent mais, surtout, leur peur de l'inconnu. Cette peur est grande, aussi diffuse que leurs attentes : « C'est une boîte de Pandore que tu ouvres une fois et après il n'y a pas de retour en arrière. […] Il y a encore quelque chose qui m'arrête, qui m'empêche de le faire. J'arrive difficilement à mettre le doigt dessus. » Ceux qui ont tenté l'aventure en font une évaluation globalement positive, mais n'en cachent pas les difficultés.
Les jeunes adoptés qui sont retournés dans leur pays d'origine ont trouvé là-bas des réponses à certaines questions, mais aussi le même sentiment contradictoire d'être à la fois chez soi et étranger, comme ce jeune d'origine coréenne : « Les personnes s'attendaient à ce que je parle coréen, mais je ne parlais pas. C'était bizarre parce que je passais inaperçu dans la foule, mais en même temps j'étais tellement différent. » Passer inaperçu permet de se sentir bien, à sa place, comme le fait aussi l'éveil inattendu de certains souvenirs sensoriels pour ceux qui étaient déjà grands quand ils ont été adoptés. Néanmoins, en même temps, le dépaysement est brutal […]. Le choc culturel est d'autant plus grand qu'il détruit le fantasme de retour chez soi. Il aura des suites un peu différentes selon que l'adopté entreprend une simple visite du pays de ses origines ou un voyage de retrouvailles avec sa famille.
Le voyage qui se limite à la visite de lieux significatifs (orphelinat, hôpital, foyer d'accueil…) permet à l'adopté d'accéder à un monde physique et matériel à travers lequel relier ses fantasmes à la réalité. Qu'il soit organisé par les parents adoptifs, par une agence d'adoption ou même par le gouvernement du pays d'origine, il vise essentiellement à faire jaillir un sentiment d'appartenance au milieu d'origine ou à retracer l'histoire de l'adopté par le truchement symbolique d'un parcours des lieux qui l'ont vu naître. Ce voyage conserve la part de rêve rattachée aux origines et permet même d'en accentuer l'idéalisation.
Les retrouvailles engendrent une confrontation beaucoup plus ferme avec l'altérité et la déconstruction des mythes et fantasmes sur la famille biologique. Celle-ci devient réalité. Associée au choc culturel, la prise de conscience du décalage entre fantasme et réalité peut être douloureuse. D'autant plus que la barrière de la langue et l'appartenance à des univers symboliques et interprétatifs totalement différents sont sources d'incompréhensions ou de conflits de valeurs.
[…] Le jeune adopté comprend rapidement que les personnes re-trouvées lui sont étrangères : « Elle ne me connaît pas dans mon milieu, elle ne me connaît pas dans ma culture. Elle ne me connaît pas depuis que je suis petit. » Le désir de savoir et de trouver des ressemblances n'est pas non plus toujours comblé […].
La relation avec la mère biologique, chargée de trop d'attentes, est potentiellement la plus blessante. Pour l'un des adoptés rencontrés, les retrouvailles ont été l'occasion de prendre conscience du fait que son désir recouvrait des sentiments agressifs envers sa mère, dont la nature exacte lui avait jusque-là échappé : « Dans toute cette espérance d'amour de la part de notre mère, on se rend compte bizarrement, quand on est confronté à elle, qu'il y a une part égale de haine […]. Tu ne t'en doutes pas tant que tu n'es pas devant elle, parce que c'est toute la différence entre l'image que l'on se crée et la réalité. »
En revanche, la relation avec le père, plus rare, peut être plus légère. Surtout, ce sont les relations fraternelles qui s'avèrent le plus facilement empreintes de simplicité et de complicité. La fratrie prend d'ailleurs une place de premier plan dans les relations post-retrouvailles. Alors que le lien avec la mère se défait parfois de lui-même, ceux avec les frères et sœurs ont plutôt tendance à se bonifier avec le temps. La compréhension mutuelle qui s'établit autour de l'idée d'une appartenance commune et des ressemblances physiques, mais aussi le peu d'attentes dont cette relation est au départ investie permettent que cette dernière se développe sans jeux de pouvoir, sur un mode amical. Les rapports fraternels sont teintés d'humour, de légèreté et de réciprocité.
Autant la famille adoptive que l'adopté se trouvent transformés par l'expérience des retrouvailles. Souvent des relations ambivalentes s'installent, des conflits peuvent naître et persister jusqu'à rompre certains liens. […]
La recherche des origines est, en pratique, une expérience beaucoup plus complexe que ce que nous avons pu toucher en quelques lignes. En soulignant plus particulièrement ses liens avec le rapport paradoxal des adoptés à eux-mêmes, parce que leur corps constitue un message évident concernant leurs origines, nous avons voulu montrer qu'il ne faut jamais minimiser cette part de leur réalité, mais que leur quête ne se résout pas par le simple fait de voir et de savoir. Parmi les quinze adoptés que nous avons rencontrés, ceux qui étaient réconciliés avec leur situation étaient parvenus à construire par eux-mêmes un récit de leur histoire, en mettant leur vie antérieure à l'adoption dans une certaine continuité par rapport à leur vie actuelle : ou bien ils s'étaient approprié le récit de leurs origines d'abord amorcé par leurs parents adoptifs, ou bien ils avaient pu, grâce aux retrouvailles, redonner sens à leur expérience dans un récit cohérent tissant des liens entre passé et présent. Ils font une évaluation globalement positive de leur expérience de voyage parfois douloureuse parce qu'ils en ont tiré la capacité de témoigner eux-mêmes de leur parcours. […] Il s'agit, en somme, d'entendre sa propre voix dans le récit de son histoire. Cet accès à la narration atténue le sentiment d'être étranger à soi-même et aux autres.
Françoise-Romaine Ouellette, anthropologue
Informations sociales n° 146, février 2008

Élements de réponses

Synthèse
  • Beaucoup d'adoptés s'intéressent à leur origine et les pays d'origine et d'accueil s'organisent pour faciliter cette démarche. Le désir de voir.
  • L'apparence physique des adoptés internationaux leur rappelle sans cesse leurs origines étrangères et les incite à mener des recherches concernant leurs racines.
  • Cette quête est difficile et peut se solder par des déceptions. Elle montre encore que l'adopté est étranger chez lui.
  • Les liens avec sa famille d'origine sont complexes (surtout avec la mère).
  • Le retour peut être difficile voire compromettre la sérénité dans la famille adoptive.
Idées à développer (à titre indicatif)
La quête des origines peut être douloureuse tant ce qu'on trouve peut être différent de ce qui est espéré.
L'enfant a besoin de se construire sur des réalités biologiques, culturelles, historiques.
Le candidat s'interrogera sur ce qui contribue à forger l'identité d'un enfant = la réponse à ses questions, la certitude d'avoir été aimé, désiré, l'explication sur le choix des parents…
Le travail d'accompagnement n'étant pas traité dans le texte, le candidat abordera ce point par rapport à ses propres idées. Il n'est pas exigé que ce soit l'essentiel de son devoir.
L'accompagnant peut faire un travail au début du questionnement :
  • pourquoi ce désir de chercher ?
  • qu'est-ce que l'adopté attend ?
  • si il ne trouve rien, que va-t-il ressentir ?
L'accompagnant peut aider à la logistique de la recherche.
L'accompagnant peut être présent au retour pour faire le bilan.
L'accompagnant peut-être un travailleur social ou un psychologue.
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