Île-de-France, 9 janvier 2010, épreuve d'admission, éducateur de jeunes enfants (niveau III)

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Énoncé

Consignes
1. Faites une synthèse de ce texte en dégageant les idées essentielles.
2. Vous vous appuierez notamment sur votre expérience personnelle et/ou professionnelle pour donner votre avis sur ce qui permet à une personne de se construire en tant que citoyen dans notre société.
Épreuve notée sur 20 :
  • perception des idées essentielles = 6 points ;
  • construction d'un raisonnement, organisation des idées = 6 points ;
  • richesse des idées, implication personnelle = 4 points ;
  • expression écrite (style, orthographe, présentation générale et soin) = 4 points.
Durée : 3 heures.
Texte
Comment le groupe s'impose aux enfants
L'observation d'une cour d'école montre des élèves qui courent en tout sens dans un désordre apparent et un brouhaha constant. Mais un regard plus attentif révèle déjà l'existence de groupes dont les enfants semblent occupés au même jeu. Qu'est-ce qui les motive à jouer ensemble, quand cette action commune suppose de s'entendre sur des règles et des comportements, et oblige à brimer certains désirs personnels pour parvenir à faire ensemble ?
Dans le cadre d'une recherche anthropologique sur la dimension sociale et culturelle des groupes de pairs, j'ai pu effectuer de longues observations dans des écoles maternelles et une école élémentaire, ainsi que des entretiens avec les élèves, les enseignants et quelques parents. Cette expérience m'amène à réfléchir sur les enjeux des relations enfantines et l'attrait qu'un groupe exerce sur un enfant. Si le groupe s'impose aux enfants, c'est autant pour ce qu'il a d'obligatoire que de plaisant. En effet, la cour est un espace où il est difficile de rester isolé sans s'exposer aux attaques des autres mais aussi sans risquer de s'ennuyer. Le groupe est un moyen de se protéger de ces deux dangers.
L'influence du contexte scolaire
L'école permet aux enfants de construire des relations suivies, sur plusieurs années et quotidiennement. Au moment des récréations, elle met à leur disposition un espace et un temps qu'ils peuvent investir sans qu'une activité ne leur soit imposée par les enseignants. Les élèves se saisissent de ce moment, les plus jeunes pour l'habiter de leurs jeux, les plus grands pour jouer ou simplement profiter d'être ensemble en discutant. Dès la maternelle se créent des affinités qu'ils ont tout le loisir de développer pendant les récréations. Les plus jeunes se regroupent en bandes dirigées par des chefs, les enfants de CE2 disent davantage former des équipes au sein desquelles chacun peut décider du jeu, donner son avis.
D'où vient cette faculté enfantine à se regrouper ? Un élément de réponse peut être donné par le contexte scolaire qui, s'il développe l'individualisme dans sa conception d'un apprentissage qui passe par un travail et des performances individuels, propose aussi une certaine conception du groupe à travers un respect de l'autre et parfois une entraide, qui se matérialise à l'école maternelle par une organisation des tables par équipes de quatre élèves, supposant une certaine entente entre eux. Plus généralement, la vie en collectivité, par les activités et les règles communes qu'elle impose aux enfants, les habitue à faire ensemble.
Dans la cour, […] ils commencent par se côtoyer sans organiser de réel jeu collectif, puis en moyenne section mettent en place des jeux basés sur la collaboration. […]
Le plaisir du jeu apparaît ainsi comme un élément primordial pour comprendre la formation des groupes dans les cours de récréation.
La recherche du plaisir ludique
Le jeu collectif n'est pas sans embûches. Il suppose que chacun se trouve une place dans le groupe ou accepte le rôle que le chef lui donne. Chaque récréation est l'occasion d'asseoir sa position face aux autres et de créer des relations amicales ou hostiles. Beaucoup de scènes témoignent de la difficulté à trouver du plaisir dans le partage d'un jeu, car ce plaisir suppose qu'on réussisse à se compléter et non plus à se gêner. L'instauration de relations agréables passe par la mise en place d'un rapport de pouvoir qui doit porter le jeu sans être trop oppressant.
Les groupes qui fonctionnent et se retrouvent d'une récréation à l'autre, voire d'une année sur l'autre, sont ceux où l'échange humain trouve son équilibre et permet le plaisir du jeu. Chez les enfants de l'école maternelle, l'entente entre les joueurs semble beaucoup dépendre des savoir-faire d'un leader qui est à l'initiative de la mise en place d'une structure de groupe. Il s'impose aux autres parce qu'il réussit à mettre en route un jeu et à accorder les participants sur les règles. Il se fait remarquer pour son imagination et ses facilités à enrichir le jeu. Mais il est apprécié aussi pour la richesse des relations humaines qu'il propose et permet grâce à son attention à l'autre et à sa conscience du groupe. Il peut ainsi chercher à contenter un pair qui se plaint de son rôle dans le jeu tout en préservant l'élan ludique.
Le vrai leader, tel que l'appelait une institutrice, se distingue ainsi du faux leader qui voudrait tyranniser sa bande sans apporter de réconfort à ses membres, sans permettre le plaisir du jeu. L'influence du premier dépasse aussi son activité au sein du groupe car il sait souvent se lier avec des enfants d'autres classes et défendre sa bande, si nécessaire, d'assauts extérieurs.
Se protéger des autres
Le regroupement des enfants en bandes trouve son utilité en ce qu'il permet de mieux se protéger des autres. À plusieurs, on peut répondre aux tentatives d'approche indésirables et protéger son jeu des assaillants. Les élèves s'en protègent par leurs comportements individuels et par leur formation en bandes qui dissuadent les attaquants.
Chez les plus jeunes, qui découvrent les relations de pouvoir, les affrontements opposent souvent les leaders de deux bandes. Ils sont une prise de conscience du collectif, un apprentissage des rapports de force entre groupes qui s'attaquent et où le leader met en jeu son pouvoir sous le regard de ses pairs. Chez les plus grands (les CE2 rencontrés à l'école élémentaire), les bandes perdent de l'importance et les frictions se déclarent davantage entre deux enfants suite à des insultes verbales où les enfants se traitent mutuellement. L'affrontement vient donc réparer un honneur blessé.
Ainsi, au cours de leur scolarité, les enfants découvrent que la violence n'est pas anarchique, elle est habitée d'une morale, et le conflit éclate souvent pour rétablir la loi des pairs, répondre à un « code d'honneur » construit autour de valeurs que les enfants reprennent des adultes pour les appliquer à leurs relations. […] Le leader a une place centrale dans la mise en place de ce code de savoir-vivre et dans son respect au sein du groupe. Lui-même possède les qualités qu'il exige de ses acolytes.
Les valeurs enfantines génèrent les règles d'exclusion et d'acceptation d'un enfant dans le groupe. Les enfants ne sont pas passifs face au comportement déprécié de leurs pairs et s'infligent entre eux une discipline, par l'intermédiaire du groupe et de son leader. En tant que premières victimes des agressions dans la cour, ils cherchent à s'en débrouiller soit en les évitant, soit en y répondant par la bagarre. C'est à cette seconde attitude que les enseignants doivent remédier, en apprenant aux élèves la résolution des conflits par la parole.
La bande, l'équipe, ou le développement d'une identité commune
Le rapprochement des enfants, motivé en partie par le désir de jouer ensemble, fait naître une identité collective qui grandit par des pratiques et des valeurs partagées. Chacun acquiert son statut par son appartenance au groupe et, à la maternelle, par son lien avec le leader :
En entretien : « Moi, j'suis dans la bande de François » (Jean-Louis). – « Moi, dans la bande d'Hortense et de Clément » (Mathilde).
L'idée de groupe […] apparaît dans le vocabulaire enfantin sous la forme de bande et d'équipe, montrant que des enfants s'identifient comme groupe, et se développent dans leur quotidien par des manifestations de solidarité. Le jeu commun, par l'organisation qu'il suppose et la distribution des rôles, crée un lien de solidarité entre enfants. Il participe aussi à la construction d'une identité commune parce que chaque jeu suppose une certaine relation entre ses membres et avec ceux de l'extérieur, un rapport à la règle, à l'improvisation, à l'espace… En bref, il permet la construction d'un univers et de ses contours. Celui-ci se met en place et s'entretient au fil des jours, et finit par constituer une culture de pairs commune à l'ensemble des membres du groupe.
En effet, chaque groupe se consacre souvent à un jeu pendant une période donnée […].
On peut donc parler d'une identité sociale et culturelle qui repose aussi sur une différence appuyée avec ceux qui ne sont pas admis dans le groupe. C'est ainsi que l'on peut comprendre l'intérêt des enfants de l'école maternelle pour une activité qui marque la frontière entre ceux de la bande et les autres. Elle consiste à courir après un enfant extérieur au groupe en criant : « À l'attaque ! », davantage pour l'intimider que pour le frapper. Cette occupation, vécue comme une violence par celui qui la subit, montre comment on l'exclut pour mieux s'unir.
Cette réflexion veut donc participer à ce que l'on considère l'école non comme un simple lieu d'instruction, mais comme lieu de vie et de socialisation proprement enfantine. Par ce temps partagé et une confrontation au groupe, les enfants ne sont pas que des élèves : ils développent une culture ludique et ils « s'approprient la société ».
Julie Delalande, anthropologue
Revue Empan n° 48, 2002

Élements de réponses

Synthèse
  • L'école permet à l'enfant de construire des relations à travers le groupe.
  • Le jeu permet l'échange et de fixer des normes.
  • Les relations de pouvoir.
  • Le groupe permet de construire une identité.
  • La cour de récréation utilisée comme un outil éducatif.
Idées à développer (à titre indicatif)
Définir citoyenneté : exercice des droits et devoirs, appartenance à un groupe social et culturel donné.
La vie sociale (insertion familiale, travail, associatif, pratiques culturelles, sportives…) construit l'identité individuelle et le sentiment d'appartenance. Elle s'exerce dans des espaces définis, elle est organisée, chaque individu y participe.
Il apporte sa singularité dans un collectif et peut s'enrichir des autres. Elle permet à chacun d'évoluer, de partager, d'apprendre, de décider (fondements de la démocratie).
L'évolution des sociétés modernes, parfois jugées individualistes, met en évidence que de nombreuses solidarités existent malgré tout. Elles sont le fait des individus, organisés, rassemblés, notamment dans les associations, et qui participent à faire vivre des valeurs et des idées (solidarité, justice, aide aux plus démunis… échange de savoirs…).
Pour répondre à la question, le candidat devra se distancer du texte et aborder le sujet du point de vue d'une personne, et pas seulement de l'enfant.
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