Île-de-France, 23 octobre 2010, épreuve d'admission, éducateur de jeunes enfants (niveau III)

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Énoncé

Consignes
1. Faites une synthèse de ce texte en dégageant les idées essentielles.
2. Vous vous appuierez notamment sur votre expérience personnelle et/ou professionnelle pour répondre à la question suivante :
Que pensez-vous de l'affirmation selon laquelle l'école est un lieu de socialisation pour tous, mais bien souvent elle confirme et développe les inégalités sociales ?
Durée : 3 heures.
Épreuve notée sur 20 :
  • perception des idées essentielles = 6 points ;
  • construction d'un raisonnement, organisation des idées = 6 points ;
  • richesse des idées, implication personnelle = 4 points ;
  • expression écrite (style, orthographe, présentation générale et soin) = 4 points.
Texte
Le rapport au temps des adolescents : une quête de soi par-delà les contraintes institutionnelles et familiales
Comment les adolescents utilisent-ils et articulent-ils les temps scolaires, familiaux et personnels dans leur quête d'identité ? Leur horizon temporel est complexe, déterminé par leurs rapports au milieu familial et scolaire. Des temporalités institutionnelles plus ou moins courtes ou longues nous permettent de comprendre leur représentation de l'avenir.
L'entrée dans l'adolescence marque une étape cruciale dans la « chute dans le temps » chez les jeunes. À la sortie de l'enfance, et souvent bien avant, le jeune se voit confronté à son image identitaire et à celle que les autres lui renvoient, tout en devant composer avec des temps institutionnels contraignants, notamment l'ordre scolaire. En ce sens, le temps des jeunes se décline en une quête d'identité qui se poursuit tout au long de la vie, en un rapport social fait de liens plus ou moins multiples (familles, amis, etc.), au sein ou en marge des temps institutionnels produits par l'école, par les médias, parfois même par les petits boulots.
Tous les jeunes ne sont pas égaux face au temps.
Dans ce texte, je vais m'attarder plus particulièrement sur la construction sociale du temps chez les jeunes âgés de 10 à 15 ans, cette période constituant pour eux une étape charnière et cruciale dans les rapports au temps, de même que dans la définition de leur identité et de leur système de valeurs (Pronovost, 2007).
Pour un très grand nombre de jeunes, il est vrai que l'horizon est celui d'un temps court, dont il faut savoir profiter et dont le loisir et les usages des médias constituent des vecteurs privilégiés. C'est un temps d'expérimentation, de flexibilité, de mobilité, d'ouverture à toutes les nouveautés, parfois à tous les excès, avant la grande aventure adulte.
Pour certains jeunes, toutefois, le refuge dans l'instant présent constitue presque une stratégie de survie. Le repli sur soi, la quête de plaisirs immédiats sont souvent alimentés par les échecs scolaires et les difficultés familiales. Ils sont plus isolés, se disent moins soutenus par leurs parents, et se donnent une image plus négative d'eux-mêmes.
Les usages des médias sont ici révélateurs, puisqu'ils amplifient ce culte de l'instant ou encore permettent à certains jeunes d'échapper à l'ordre scolaire par une utilisation intense des jeux vidéo. Il en va de même pour la messagerie instantanée : les jeunes cherchent ici à échapper aux contraintes de la téléphonie conventionnelle, par laquelle on n'est jamais certain de pouvoir rejoindre une autre personne. Les jeunes les plus isolés, en termes de réseau de soutien, sont ceux qui communiquent le moins. Internet contribue à amplifier les liens existants et révèle en partie la qualité ou la pauvreté du lien social. En d'autres termes, il permet de développer un réseau préexistant bien davantage qu'il amène à créer de nouveaux liens.
Le temps court n'a pas la même signification selon qu'il s'agit de profiter délibérément des plaisirs de la vie, en parallèle avec d'autres perspectives temporelles (par exemple, un projet de formation professionnelle ou scientifique), ou de procéder à un repli stratégique face aux multiples difficultés scolaires ou familiales.
Il n'est pas nécessaire de revenir ici sur l'importance du milieu familial dans la construction de l'identité du jeune. Sans que tout soit déjà joué dès l'enfance, les études sociologiques permettent d'étayer comment les trajectoires de ce dernier peuvent être lourdement infléchies par la qualité des liens familiaux. L'apprentissage de la gestion du temps débute très tôt (agendas, cours privés, sorties familiales, etc.). Les figures de l'avenir et du temps prennent souvent leur source dans le terreau familial. La famille est une vaste entreprise de socialisation au temps. Elle forge souvent le premier horizon temporel de l'enfant, lui ouvre de manière plus ou moins accentuée des projets de vie, balise ses passions culturelles.
Or, la construction de cette identité, fortement tributaire des relations harmonieuses ou conflictuelles du jeune avec son milieu familial, suppose par la suite un certain détachement de la famille, souvent accompagné de relations sociales extérieures de plus en plus intenses. Dans la représentation des enjeux importants de sa vie, le jeune doit apprendre à relativiser la présence de son milieu familial et composer avec des acteurs extérieurs de plus en plus nombreux. Un tel processus de construction de l'identité suppose donc à la fois l'affirmation du moi en détachement du milieu familial, des rapports au temps forgés par l'expérience de vie du jeune et une décentration progressive pour qu'émergent une représentation de soi et de la société, et éventuellement des formes d'engagement social.
Avec la famille, l'institution scolaire constitue un autre lieu fondamental de construction sociale du temps. C'est à l'école que le jeune apprend, bien souvent malgré lui, à devoir structurer son temps. Il y fait progressivement la connaissance des principaux marqueurs modernes du temps : l'horloge, le calendrier, l'agenda. Il doit apprendre à structurer son temps en fonction d'activités spécialisées. Il fait l'expérience de la diversité des cadres temporels de la vie quotidienne.
À l'adolescence, le rapport à l'école se complexifie. Confrontés à un passage de plus en plus long au sein de l'institution scolaire, de nombreux jeunes en viennent à tenter d'établir une sorte de « coexistence pacifique » entre les exigences de l'école, leurs passions, leur désir d'autonomie et une intensification de leur vie sociale. Il y a un refus assez net de l'omniprésence du temps scolaire, on cherche à en relativiser l'influence.
On peut le constater notamment en faisant observer que les jeunes qui ambitionnent une formation universitaire sont aussi plus nombreux à faire d'autres prédictions quant à leur avenir : ils sont quatre fois plus nombreux que la moyenne à prévoir de continuer la pratique d'activités physiques quand ils seront adultes, ainsi que la lecture de livres. En d'autres termes, l'horizon temporel dans lequel se situe le jeune demeure fortement tributaire de son expérience de vie, tout particulièrement de ses rapports à son milieu familial et scolaire. Par exemple, si le temps presse (pour des raisons d'échec scolaire ou de milieu familial hostile), on peut chercher à écourter le passage scolaire, sinon le court-circuiter par la recherche d'un emploi, même peu qualifié. Si, au contraire, le jeune parvient à se situer dans un temps long, sans pour autant négliger la jouissance du temps présent, il y a plus de chances qu'il se construise une certaine représentation du temps structurée autour de projets d'avenir.
Il en va de même pour le travail, aux effets ambigus. Au Canada et aux États-Unis, et sans doute de plus en plus en France, un très grand nombre de jeunes exercent de petits métiers pendant leurs études. Malgré le caractère précaire de ces emplois et leur faible niveau de rémunération, les jeunes en expriment généralement une vision positive, dans la mesure où cela leur permet de diversifier leur expérience de vie, et leur ouvre une porte sur la société de consommation. Ils font ainsi l'expérience progressive de la diversification de leurs milieux d'appartenance. En complémentarité ou en opposition avec le milieu scolaire, la participation ponctuelle ou régulière au monde du travail constitue ainsi une étape qui peut marquer l'univers du temps.
Dans les représentations du temps, l'expérience de travail se différencie du rapport à l'école en ce qu'elle est vue comme une étape dans l'apprentissage direct et immédiat de la vie en société. L'école, au contraire, suppose une représentation à plus long terme. L'accès au travail peut également donner l'occasion d'intégrer un horizon temporel qui se superpose à celui que l'école permet de construire. Dans ce cas, l'identité du jeune doit être suffisamment forte pour qu'il puisse y définir une certaine vision optimiste de l'avenir, voir dans les petits boulots une pièce du puzzle de sa vie, y intégrant déjà sa participation à l'univers de la consommation, l'amorce pratique d'une certaine autonomie financière, la diversification de son réseau de relations sociales. Dans le cas contraire, un emploi, même peu qualifié, peut devenir le signe de réussite sociale et personnelle que l'école ne permet pas d'offrir.
Un cycle de vie perturbé par des problèmes familiaux ou par des échecs scolaires engendre généralement une plus grande difficulté à prendre une distance vis-à-vis de soi et des autres, et, comme on l'a vu, un repli plus marqué sur l'instant. Certaines formes d'engagement social ne semblent possibles chez les jeunes que dans la mesure où ils parviennent à se former une image cohérente du monde extérieur. Plus cette vision est négative ou faite de rapports hostiles, souvent d'ailleurs polarisés en termes binaires, plus le repli sur la marginalité risque d'être prononcé et moins il y a de place pour une certaine étendue de l'horizon temporel du jeune. Par contraste, une représentation relativement assurée de son avenir, une certaine confiance affichée dans la capacité de porter des projets personnels sont les corollaires de formes d'engagement social dans un univers extérieur perçu comme favorable par le jeune.
On relève l'apparition de cas d'engagement social, ce que l'on peut appeler « une certaine conscience politique ».
La « société » fait ici l'objet de représentations, souvent en termes de « problèmes », par le biais de l'identification d'injustices sociales, par l'appel à la solidarité collective et même en passant par une vision internationale des questions sociales.
L'émergence d'une certaine notion de la « société » ne semble donc possible qu'à partir du moment où le jeune prend conscience de l'historicité de sa situation, dont il se forge une image inscrite dans la durée – dans la mesure donc où il se libère partiellement de sa quête identitaire pour prendre acte de l'importance de la nature des relations à autrui. Les « amis » deviennent aussi, peu à peu, une sorte d'autrui généralisé. Les rapports qu'il entretient avec eux préfigurent une certaine image de la vie en société.
Gilles Pronovost, sociologue
Caisse nationale des Allocations familiales
Informations sociales n° 153, 2009/3, pp. 22-28

Élements de réponses

Synthèse
  • Le temps des jeunes se décline en une quête d'identité qui se poursuit tout au long de la vie, en un rapport social fait de liens plus ou moins multiples.
  • Les jeunes se situent dans un système de temps court.
  • L'usage des médias et nouvelles techniques amplifient ce culte de l'instant.
  • Le milieu familial a un impact sur le rapport aux temps.
  • L'école est un apprentissage de la gestion du temps.
  • L'entrée dans une vie active permet aux jeunes de se projeter dans l'avenir.
  • Engagement social, valeurs relationnelles sont influencés par la représentation du monde extérieur par le jeune.
Idées à développer (à titre indicatif)
  • L'école contribue à la construction identitaire de l'individu ; elle participe de la socialisation primaire.
  • L'école structure le temps et le rapport aux groupes de chaque individu.
  • L'école enseigne une culture commune pour chaque citoyen.
  • Elle a pour principe l'accès à un service public et égal pour tous.
  • L'école est une des principales voies d'accès à un statut social et à une fonction économique.
  • La situation socio-économique de l'élève a un impact sur la scolarité à travers l'adhésion ou le rejet des règles de vie, d'apprentissage et d'orientation.
  • La maitrise de la langue, la proximité avec les valeurs de l'école et son organisation propre sont des aspects essentiels de la réussite ou de l'échec scolaire.
  • Les enfants de milieux populaires, migrants ou défavorisés rencontrent plus de difficultés dans leur scolarité ; l'école ne sert pas alors suffisamment la promotion sociale.
  • Les enfants de milieux aisés sont davantage « adaptés«  au système scolaire et y réussissent globalement mieux (parcours plus long, filières « nobles », grandes écoles).
  • Les inégalités culturelles, économiques et sociales sont ainsi souvent prolongées dans le cadre scolaire, à travers un espace défini et une trajectoire singulière.
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