Île-de-France, 8 janvier 2011, épreuve d'admission, éducateur spécialisé (niveau III)

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Énoncé

Consignes
1. Faites une synthèse rédigée en dégageant les idées essentielles du texte.
2. En vous appuyant sur des expériences personnelles et/ou professionnelles argumentez la question suivante :
Le contexte socio-économique a-t-il une influence sur la structure des bandes ?
Durée : 3 heures.
Épreuve notée sur 20 :
  • perception des idées essentielles = 6 points ;
  • construction d'un raisonnement, organisation des idées = 6 points ;
  • richesse des idées, implication personnelle = 4 points ;
  • expression écrite (style, orthographe, présentation générale et soin) = 4 points.
Texte
Les bandes de jeunes, un phénomène classique
Suite à plusieurs faits divers médiatisés, Nicolas Sarkozy annonçait au printemps dernier sa volonté de créer un délit d'appartenance à une bande « en connaissance de cause », tandis que le ministère de l'Intérieur proposait un recensement étonnamment précis de ces groupes et de leurs membres.
1. Un phénomène ancien
Un premier constat s'impose : les bandes de jeunes hommes n'ont rien de nouveau. Si le terme se diffuse dès la fin du xivesiècle, la réalité à laquelle il renvoie est plus ancienne encore. Signifiant étymologiquement l'« étendard », la bande sert au départ à désigner les réunions de soldats, puis, par glissement, les rassemblements d'hommes sous l'égide d'un chef commun. La connotation militaire est importante à relever. Car de cette époque à aujourd'hui, les bandes obéissent bien à un certain nombre de facteurs structurels mais évolutifs.
Une constante historique peut tout d'abord être notée : les membres des bandes (au sens où nous l'entendons aujourd'hui) se recrutent parmi les jeunes hommes habitant un même territoire. Hier comme aujourd'hui, ces regroupements semblent remplir une fonction importante : accompagner leur passage de l'enfance vers l'âge adulte, et en particulier leur apprentissage de la virilité.
Reste qu'à cette époque, le terme de « bandes », ou plus exactement ses déclinaisons régionales, n'était pas réservé à la jeunesse. Il s'employait peu ou prou comme synonyme de « parti » ou de « faction ». Ce n'est qu'au xviie siècle qu'il revêtira une connotation très négative, en même temps qu'il change en partie d'objet. Désormais, les bandes sont étroitement associées dans l'imaginaire collectif à l'idée de danger.
Plusieurs amalgames se mettent en place, ou plus exactement se cristallisent alors dans le langage : les étrangers à la communauté locale sont ainsi directement assimilés à une menace, d'autant plus qu'ils sont pauvres, « sans feu ni lieu ». Les bandes constituent ce faisant une partie substantielle de ces "classes dangereuses".
A la fin du xixe siècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale, ce sont ainsi les Apaches qui attirent l'attention.
Au cours de l'été 1959, surgit une nouvelle figure menaçante que les médias vont autant investir que déformer : les « blousons noirs ». Suivront les « loubards » dans les années 1970, puis les « jeunes des cités » aujourd'hui, comme incarnations des bandes.
Le mot « bande » n'apparaîtra cependant dans le code pénal que le 9 mars 2004 avec la loi dite « Perben 2 ». Celle-ci définit la notion de « bande organisée » comme « tout groupement formé […] en vue de la préparation […] d'une ou plusieurs infractions ». Elle est même devenue un délit en soi depuis le 29 juin dernier.
2. Des regroupements hétérogènes
L'ancienneté des rassemblements d'hommes jeunes n'empêche pas qu'ils restent très méconnus. Si le sujet a très tôt intéressé les sociologues nord-américains, comme Frederic Thrasher ou William Foot Whyte, il a longtemps été délaissé par leurs homologues français. Ce sont d'abord les professionnels (magistrats ou éducateurs) qui l'ont abordé dans les années 1950, la première recherche académique datant de 1966(1). Puis, malgré l'engouement médiatique, les travaux se feront assez rares jusqu'aux années 2000.
Que nous enseignent-ils ? D'abord que l'appartenance à une bande ne représente qu'une étape dans la vie de leurs membres. Celle-ci correspond à la période qui sépare la sortie du système scolaire de l'entrée dans la vie adulte, caractérisable par l'accès à un emploi et à un couple stables. Ce faisant, remarque Gérard Mauger, l'âge moyen des membres de bandes n'a pas tendance à diminuer mais à augmenter.
Engagées entre elles dans une lutte pour la réputation, où le contrôle du territoire revêt une importance décisive, les bandes se caractérisent par la valorisation de la force et par une violence principalement expressive. Souvent marquées par l'échec scolaire, leurs recrues vont aussi chercher à prendre une revanche sur le capital culturel en attaquant les individus et les symboles bourgeois.
Thomas Sauvadet enquête dans plusieurs « cités », il repère des microsociétés emboîtées : une bande va comporter en son sein plusieurs équipes et appartenir elle-même à une classe d'âge particulière. La domination est au coeur des rapports entre les groupes, mais aussi en leur sein.
Bref, loin d'être chaotique, l'univers dans lequel évoluent les bandes est au contraire saturé de codes et de normes de comportement. Enfin, si tous les jeunes de quartiers populaires sont loin d'appartenir à des groupes de délinquants, réciproquement, ceux-ci ne sont pas composés que de « jeunes de cité ». Thomas Sauvadet pointe la présence de « fils à papa encanaillés« , tandis que le rôle des jeunes de bonne famille est par ailleurs essentiel dans les trafics de drogue, comme l'ont montré Alain Tarrius et Lamia Missaoui dans la région de Perpignan(2).
3. Le symptôme d'un malaise plus large
La morphologie des bandes a constamment évolué, au gré des transformations socio-économiques. L'effritement de la société salariale depuis le milieu des années 1970, dont Robert Castel rend bien compte dans son dernier ouvrage(3), touche au premier chef les jeunes non qualifiés des quartiers pauvres. Chômage de masse et précarisation provoquent la nécessité de trouver d'autres ressources et d'autres protections qui amènent un renforcement des interdépendances locales, c'est-à-dire « la multiplication des obligations et des protections mutuelles », explique Thomas Sauvadet. Celui-ci note dans le même temps l'intensification des rivalités pour le contrôle de ressources locales qui se sont raréfiées.
Etudiant des regroupements de jeunes hommes de classe populaire en milieu rural – à mille lieux donc des clichés sur les « jeunes des cités » –, Nicolas Rénahy analyse bien comment les activités physiques de groupe ont remplacé un travail raréfié comme instance de socialisation(4)
Face à ces racines socio-économiques, les politiques ne se montrent guère adaptées. Les résultats mitigés de la politique de la ville(5) laissent progressivement la place à une répression de plus en plus aveugle. Les médias ont leur part de responsabilité : par souci d'audience, les actes les plus spectaculaires y sont en effet montés en épingle et seule leur surface est montrée. Cette présentation va frapper les esprits et leur conférer paradoxalement une valeur exemplaire, alors même qu'ils se caractérisent par leur exceptionnalité.
Déviance et cohésion sociale
Les discours réprobateurs informent souvent moins sur les phénomènes condamnés que sur les valeurs de ceux qui les énoncent.
Emile Durkheim a expliqué que toute société a besoin de règles pour assurer sa cohésion, qu'elles soient morales ou juridiques, et en tous les cas évolutives. Cette approche pose d'emblée la relativité de ces normes. Définissant un comportement normal comme celui qui « se produit dans la moyenne des sociétés ».
Plus tard, l'analyse fonctionnaliste de Robert Merton remettra en cause l'opposition entre conformisme et déviance. Il montre que cette dernière naît en fait d'un écart entre les fins posées par notre société d'appartenance et les moyens qu'elle met à notre disposition pour les atteindre.
Enfin, avec sa théorie de l'étiquetage, Howard Becker explique que la déviance n'a de sens qu'envisagée dans le cadre d'une interaction. « Le déviant est celui à qui on a réussi à coller cette étiquette », affirme-t-il, et ce en fonction de certains signes qu'il va présenter. Becker invite également à adopter une perspective dynamique, en envisageant aussi bien la production des normes que leur infraction comme des processus. La première résulte ainsi de l'action d'agents sociaux qu'il qualifie d'« entrepreneurs de morale ». Finalement, sanctionner les déviants est pour le corps social une manière de défendre ses valeurs, et, par là, sa cohésion. L'offensive pénale contre les bandes rappelle que les responsables politiques ont également leur part de responsabilité dans le brouillage des représentations en matière de sécurité.
Tous mettent en avant la responsabilité individuelle des auteurs, de même qu'une approche globalisante cultivant les amalgames. « Le résultat est qu'aujourd'hui, on ne sait plus très bien de quoi on parle. De l'insulte au meurtre, tout est appelé "violence". Du tag tracé sur un mur jusqu'à l'émeute d'un quartier, tout exprime "l'escalade de la violence urbaine" »(6). Résultat : alors que dans les sondages d'opinion, les préoccupations concernant les questions de sécurité étaient restées stables depuis un quart de siècle, elles ont soudainement montées en flèche depuis 1999(7).
Tout en prétendant défendre les classes populaires, les élus se livrent à une surenchère sécuritaire dont elles sont les premières cibles. Cet activisme se substitue surtout à une politique de fond qui consisterait à lutter contre les inégalités économiques, scolaires ou de logement.
Igor Martinache
Alternatives Economiques n° 284, octobre 2009
(1)Voir Les bandes d'adolescents, par Philippe Robert, Editions ouvrières, 1966.
(2)Naissance d'une mafia catalane ?, éd. Trabucaire, 1999.
(3)La montée des incertitudes, éd. du Seuil, 2009.
(4)Instance de socialisation : personne ou groupe qui encadre un individu dans la construction de sa personnalité, c'est-à-dire dans sa manière particulière d'agir, de penser et de sentir.
(5)« La politique de la ville au pied du mur », Alternatives Economiques, hors-série n° 19, janvier 1994.
(6)Le scandale des tournantes, par Laurent Mucchielli, éd. La Découverte, 2005, p. 5.
(7)Voir L'insécurité en France, par Philippe Robert, éd. La Découverte, 2002, pp. 9-16.

Élements de réponses

Synthèse
  • Phénomènes des bandes anciens et en évolution permanente.
  • Connotation négative des bandes : notion de délit.
  • Études sur le phénomène récentes.
  • Les bandes multiformes.
  • Lien entre paupérisation et bandes.
  • Notion de déviance.
  • Instrumentalisation par les médias et les pouvoirs publics.
Idées à développer (à titre indicatif)
Le candidat devra aborder les structures des bandes et les mettre en lien avec le contexte socio-économique.
Il devra faire référence à ce qu'il perçoit lui-même comme étant une bande et son mode organisationnel.
Il pourra faire référence à l'actualité et ainsi aborder des problèmes contemporains.
Il devra établir un lien entre l'organisation des bandes, leur lieu de vie et la structure socio économique actuelle.
Il pourra faire intervenir d'autres acteurs comme les Politiques, les médias, les convictions personnelles des personnes.
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