Languedoc-Roussillon, 5 novembre 2005, épreuve d'admission, assistant de service social, éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants, résumé de texte

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Consignes
Résumez le texte en 230 mots (une marge de 10 % en plus ou en moins est admise).
Indiquez à la fin de votre résumé le nombre exact de mots(1) employés.
Objectif : évaluer votre capacité de synthèse.
Critères de notation :
  • compréhension du texte ;
  • fidélité du texte ;
  • respect des consignes.
Pour cette épreuve, il sera tenu compte du style et de l'orthographe. Vous serez noté sur 20.
Texte
Le corps, métaphore du social
« Je me couche vers une heure ou deux heures du matin. Je ne dors presque pas. J'attends ma fille. Elle n'a que 14 ans. Le matin, je bois mon café, je fais un peu de ménage et puis rien, j'attends qu'elle rentre… » Je rencontre cette mère de famille depuis environ trois mois. Elle pleure à chaque entretien. Elle me raconte ses angoisses, ses peurs mais surtout le vide, celui d'une vie qui ne connaît plus le plaisir.
Chez Madame C., le temps est comme figé. Il n'y a pas d'avenir, pas de souvenirs agréables auxquels se raccrocher, seulement la vacuité d'un quotidien qui l'enferme et qu'elle subit. Madame C. a peu d'amis, elle n'a pas d'amant. Même sa vie affective, sa vie de femme, elle dit y avoir renoncé. Mais ce qu'il y a de plus frappant, de plus désarmant aussi pour l'éducateur que je suis, c'est l'expression de profonde tristesse dans ses yeux, cette manière de se caresser les genoux tout en baissant la tête lorsqu'elle me parle. Son regard me fuit, son corps se ramasse. Comment faire face au désarroi de ces parents sans être indécent ? Comment soutenir une parole qui ne soit pas dérisoire ? Comment parler, échanger lorsque les mots se délitent et que le corps prend le relais ?
Le corps est un lieu sans recours, disait Michel Foucault, une enveloppe de chair dont personne ne saurait se défaire ni se dépêtrer. Pour certains sujets, ce lieu est plus inconfortable, moins gratifiant que pour d'autres. La demeure est dégradée, souvent prématurément vieillie par un parcours de vie pénible et chaotique. Le manque de moyens financiers auquel font face certaines personnes a pour effet parmi d'autres, de produire une précarité des corps, c'est-à-dire, au sens étymologique et juridique du terme, des corps sous dépendance d'un tiers, des corps qui éprouvent le règne de l'autre et s'adressent à lui en espérant un nouveau sursis. C'est un corps malmené, déformé par des années de pauvreté, d'omission de soi. Les personnes s'en plaignent très rarement, elles acceptent l'image que ce corps leur renvoie, à moins – et cela me semble plus juste mais non moins inquiétant – qu'elles aient appris à s'incliner devant lui, à faire avec son délabrement comme quelque chose allant de soi.
Si ce corps est oublié, il n'est jamais oublieux. Le corps a sa mémoire, il porte les stigmates de l'histoire du sujet qu'il renferme, se plie aux lois symboliques de la structure sociale, aux rapports de domination qu'elle engendre. Il parle là où un silence socialement imposé s'est emparé de l'existence de la personne. Certains sujets, désertés par les mots s'adressent à nous par la voix somatique. Or ces manifestations physiques composites portent la trace d'une position sociale définie, elles correspondent à l'incorporation subjective d'une réalité sociale objective. Il y a, en fin de compte, intériorisation et conversion de la réalité socio-économique vécue par le sujet en réel psychique puis, in fine, extériorisation de ce réel sous la forme de marques ou d'expressions corporelles distinctives.
Comme l'écrit Rémi Lenoir, « les corps deviennent pour une grande part des instruments de classement ou mieux, des classes incorporées » (2).
Dit autrement, les marques de distinction observables sur les corps – denture, grain de la peau, postures, cicatrices, vêture… – concrétisent physiquement, corporellement, les différentes lignes de démarcation dans la distribution des pouvoirs, elles posent et imposent visuellement la place de chacun dans les rapports de domination où, pour reprendre le langage populaire, il y a ceux qui courbent l'échine et ceux qui ont le front haut. Dès lors, s'intéresser à la sémantique du corps revient à interroger l'histoire individuelle et collective du sujet, en prenant soin de resituer ce langage corporel dans les processus complexes de subjectivation de la réalité sociale de classe qui, bien évidemment, dépasse le sujet lui-même.
Nul ne peut contester que les conditions socio-économiques commandent aux individus des modes de vie particuliers. La pauvreté implique une alimentation peu variée, un accès aux soins réduit, un logement exigu, voire insalubre. Peu à peu, génération après génération, imperceptiblement, ces facteurs purement matériels façonnent les schèmes de pensées, modèlent les corps, règlent les rapports de la pensée au corps. Pour reprendre les mots de Karl Marx, « ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience »(3). Prenons l'exemple des soins dentaires. Pour nombre de personnes, ces soins ne sont plus une priorité, non pas qu'ils n'en soient pas une en tant que telle mais bien parce que l'impossibilité objective d'y accéder n'est rendue supportable qu'au prix d'une intériorisation psychique – conviction que ce n'est pas important – et physique – abstraction ou acceptation de la douleur – que ces soins ne sont pas faits pour eux. Ainsi, sans jamais en avoir réellement conscience, parce que cela est transmis tel un héritage social, un héritage de classe, ces personnes se construisent avec une image corporelle intégrant le fait que les dents peuvent être jaunies, cassées, déchaussées.
Pour conclure, je postulerai volontiers qu'il est difficile d'accompagner des personnes en situation de grande précarité en ignorant cette dimension du corps. […] Il y a, quoi qu'on en dise, quoi qu'on fasse, un dialogue des corps entre le professionnel et l'usager.
Xavier Bouchereau, éducateur spécialisé
Extrait d'Actualités Sociales Hebdomadaires du 9 septembre 2005, numéro 2420
(1)Est considéré comme mot tout signe ou ensemble de signes typographiques séparés par un espace. Exemple valant pour 1 mot : maison, l', la
(2) In Pierre Bourdieu, sociologue sous la direction de L. Pinto, G. Sapiro, P. , éditions Fayard, collection Histoire de la pensée, 2004
(3)Œuvres économiques, La Pléiade, 1963
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