Languedoc-Roussillon, 19 janvier 2008, épreuve d'admission, éducateur spécialisé, résumé de texte

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Consignes
Résumez le texte en 198 mots (une marge de 10 % en plus ou en moins est admise).
Indiquez à la fin de votre résumé le nombre exact de mots(1) employés.
Objectif : évaluer votre capacité de synthèse.
Critères de notation :
  • compréhension du texte ;
  • fidélité du texte ;
  • respect des consignes.
Pour cette épreuve, il sera tenu compte du style et de l'orthographe. Vous serez noté sur 20.
Texte
La voix des précaires comme bruit social
La voix des précaires, des pauvres, des miséreux, des fous, des idiots, des « bancals » en tout genre, est d'abord un bruit. Un bruit gênant, comme tous les bruits, perturbant le bruissement habituel de la vie sociale, le ronron du monde des inclus, des stables, de ceux qui possèdent, qui se possèdent. La gueulante du SDF, arme désespérée contre son invisibilité, les gémissements et pleurs de ceux qui sont au bout du rouleau, la langue aux accents gutturaux de l'étranger, les cris perçants de l'enfant handicapé, muré dans son chaos psychique, les vociférations du malade mental, les inflexions caractéristiques du jeune de la cité malmenant la langue scolaire, sont autant de couacs dans le concert quotidien du monde du progrès, de la réussite, du bien-être. La vie sociale se rêve comme une symphonie infinie, où chaque note a sa place, où chaque instrument contribue avec justesse à l'harmonie générale. Pourtant, la réalité n'étant qu'une médiocre copie de ce rêve, cette symphonie est perpétuellement ponctuée de fausses notes, pour lesquelles toutes les sourdines sont restées jusqu'à présent inefficaces.
Tous ces bruits renvoient l'infortuné auditeur vers la crasse des vies qu'il aimerait tant ignorer. Comme agressions sonores, ils sont rejetés du côté du non-sens, de l'irrationnel ; inutilisables, ils sont sans valeur. Et sans valeur, ils sont mis à distance, relégués dans les espaces de l'indifférence. Leur seule valeur est négative, parce qu'ils rappellent aux gens ordinaires la fragilité, la précarité de toute vie ordinaire ; ils signifient le danger de toute vie sociale, le risque que l'on prend chaque jour, à s'exposer aux aléas de la vie quotidienne. Ils sont également insupportables parce qu'ils sont de plus en plus souvent considérés comme les prémices d'une autre forme de violence, encore plus insupportable, la violence physique, le passage à l'acte comme l'euphémisent les experts en tous genres : ces bruits effrayent pour leur violence intrinsèque mais aussi pour les promesses d'intensification qu'ils recèlent.
Enfin, comme mise en évidence brutale et répétitive de la souffrance de ceux qui les émettent et comme cause du malaise systématique des oreilles et des consciences qui les subissent, ils révèlent l'inanité du discours qui voudrait que la pauvreté, la précarité, le malheur de quelques-uns ne soient que les conséquences accidentelles et inévitables, donc normales, mais surtout marginales d'une organisation des positions et des relations qui satisferait le plus grand nombre. Ils sont « inentendables » parce qu'insupportables, et insupportables parce que trop réels. L'inarticulé du bruit de la pauvreté et de la souffrance n'est que l'écho de notre arrière-monde social, de tout ce que l'on voudrait tant maintenir derrière les portes du placard commun.
Lorsque ces bruits s'articulent dans le langage commun, lorsqu'on y perçoit un sens, surtout lorsqu'ils deviennent des vecteurs des demandes, de revendications, les voix des précaires ne sont pas plus « entendables ». Trop souvent, les souffrances qu'elles portent sont hors de portée des thérapies connues, les souhaits qu'elles véhiculent sont exorbitants au regard des capacités de ces individus comme des conditions générales de vie sociale (ils veulent du travail, la santé, de l'argent, un toit, des biens, une famille, des amis, des loisirs, etc. !). De nombreux travailleurs sociaux sont confrontés quotidiennement à ces demandes extrêmement simples, en principe légitimes, mais en pratique irréalisables, et sont alors dans la pénible obligation de faire comprendre et admettre au demandeur l'ambition excessive de sa requête ; au mieux, ils sont amenés à encourager le report de la réalisation de ces souhaits dans un futur hypothétique. Les demandes exprimées par ces voix mettent ainsi en évidence l'impuissance fondamentale face à la misère, à la précarité, les limites patentes des principes et des institutions censées corriger les injustices et les inégalités, conséquences de l'organisation et des objectifs dominants de notre société. Chacune d'entre elles n'évoque pas seulement la souffrance d'une situation individuelle présente, mais aussi l'éternelle défaite d'une société contre la misère qu'elle sécrète continuellement.
De plus, la légitimité de cette voix est faible, car les demandes qu'elle porte ne traduisent le plus souvent que l'intérêt particulier de celui qui les émet. Elle n'est entendue que comme l'affirmation égoïste de celui qui est en manque, sans aucune conscience collective, loin de toute expression d'une quelconque solidarité catégorielle. Loin des formes habituelles du discours politique à portée collective, prononcé par des représentants au nom d'une population ou d'une de ses catégories, la voix du précaire reste confinée au niveau d'une expression subjective.
Ainsi, du point de vue de leur forme comme de leur contenu, ces bruits n'accèdent pas à la légitimité sociale qui leur permettrait d'être « entendables ». En les confinant dans les catégories inférieures du discours, en les privant d'un sens et d'une raison d'être, le corps social cherche à s'économiser leur prise en compte.
D'après un texte de Frédéric Bauer
Vie sociale, n° 3, 2007
(1)Est considéré comme mot tout signe ou ensemble de signes typographiques séparés par un espace. Exemple valant pour 1 mot : maison, l', la
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