Poitou-Charentes, 14 novembre 2009, épreuve d'admission, assistant de service social, éducateur de jeunes enfants, éducateur spécialisé

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Consignes
1. Résumer ce texte en 7 lignes maximum.
2. Argumenter les idées du texte en 3 pages maximum et en vous appuyant sur les remarques suivantes :
  • le regard d'autrui, en transformant chacun en objet, est un juge omniprésent ;
  • pour grandir, parler et prendre confiance en soi, autrui est donc indispensable.
Durée : 3 heures.
Texte
A-t-on besoin d'autrui ?
Entre novembre 2006 et octobre 2007, 218 695 violences physiques ont eu lieu en France. Si chacun ferme sa porte à clé le soir , ce n'est pas sans raison, croit-on. Il porte des cheveux violets, mange des chenilles ou parle une langue étonnante. Autrui, c'est d'abord celui qui est différent, qu'il soit punk, cheyenne ou japonais. Mais si « l'étranger » est incompréhensible pour les membres d'une communauté, ces derniers le sont autant pour lui…
Si autrui fait si peur, c'est surtout parce qu'il reste irréductible à la connaissance. Puisqu'il ne se résume pas à ce que l'on voit, c'est qu'il est un sujet pensant, dont on peut juste supposer par analogie ce qu'il ressent. Car malgré toute la compassion et la sympathie possible, rien ne permet de se mettre réellement à la place de son ami ou de son frère. Le deuil, la maladie et la souffrance restent des épreuves à vivre en solitaire. Pour Merleau-Ponty, autrui est donc une forteresse impénétrable. Violent, mystérieux et incompréhensible, l'autre a tout pour faire peur. Alors pourquoi ne pas vivre seul ?
D'autant plus qu'autrui, d'un seul coup d'oeil, peut envahir notre espace vital. Le regard de l'autre pour Jean-Paul Sartre nous oblige à prendre en compte sa présence. Mais s'il est la plupart du temps inoffensif, comme celui des badauds sur un banc public, il peut aussi devenir angoissant. Le regard d'autrui, en transformant chacun en objet est un juge omniprésent. Pourtant, si ce regard peut donner des sueurs froides, il est aussi essentiel pour que l'individu vérifie que l'extériorité du monde n'est pas une illusion et que ses sens ne le trompent pas.
Même seul sur une île déserte, Robinson comprend qu'il ne peut vivre sans la présence d'un autre humain. Pour combler sa solitude, il se remémore ses souvenirs d'enfance. Puisque autrui n'est plus là, c'est lui-même qui le fait revivre. Aujourd'hui, dans notre société ultra-médiatique, le regard d'autrui est tout autant recherché. Dans les talkshows à l'américaine, les individus viennent se raconter. Gogo danseuse, divorcé ou mormon, ils espèrent tous toucher et émouvoir un public imaginaire et présent. Pourquoi ?
Pour certains sociologues, Erving Goffman en tête, les individus passent toute leur vie à se représenter dans le monde et à jouer un rôle comme sur la scène d'un théâtre. L'interactionnisme décrypte ainsi les attitudes que chaque individu met en place pour correspondre à l'image sociale qu'il veut donner de lui-même. Les interactions sociales se transforment alors en jeu de regard où chacun recherche l'approbation des autres. Les vêtements et les comportements ne sont là que pour être reconnus, rockeur parmi les rockeurs, ou simplement admirés.
Que deviennent alors ceux que personne ne regarde plus ?
Comme le clochard, que l'on observe à la dérobée, assis sur quelques marches, le visage rougi par le froid, les vêtements usés et les yeux qui se perdent dans le vide. La plupart des passants ne le voient même plus. L'indifférence qu'il suscite n'est pourtant pas anodine puisqu'elle l'éloigne jour après jour de la communauté des hommes. Sans regard, sans sourire, les clochards se laissent progressivement disparaître, à l'égal de tous ceux, personnes âgées ou malades, qui meurent dans l'indifférence.
Mais si la présence d'autres humains peut être vitale chez les individus en souffrance, elle l'est tout autant chez les enfants.
Pour entrer dans l'humanité et se développer, l'amour et la communication avec un homme sont indispensables. « Les individus ne se constituent en personnes que lorsqu'ils apprennent à s'envisager eux-mêmes, à partir du point de vue d'un "autrui" approbateur ou encourageant, comme des êtres dotés de qualités et de capacités positives. » C'est ce qu'Axel Honneth appelle la reconnaissance.
Pour grandir, parler et prendre confiance en soi, autrui est donc indispensable. Mais cela ne signifie pas que les relations entre les hommes, bien que naturelles, soient évidentes.
Vivre avec les autres n'est donc pas « un long fleuve tranquille », car il ne s'agit pas seulement de les reconnaître, mais aussi de leur laisser la place de vivre et de s'exprimer. Conflits, guerres et violences criminelles prouvent chaque jour la difficulté des relations humaines. Pourtant, si devant les bouchons, le journal télévisé ou les cris des professeurs, l'envie vous prend de faire vos valises et de devenir ermite dans un coin reculé du Tibet, réfléchissez.
Avec autrui tout est difficile ; cependant sans lui, l'existence même perd sa saveur.
Et il existe une relation particulièrement aboutie envers les autres : l'amitié. Si ni l'amour ni la sympathie ne peuvent être expliqués rationnellement, ils sont sûrement l'une des meilleures raisons pour affirmer qu'autrui est indispensable pour vivre.
Solen Carof
« Les grandes questions de la philosophie », dossiers des Sciences Humaines, mai 2008
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