Strasbourg, 17 février 2007, épreuve écrite, assistant de service social, éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants

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Consignes
1. Vous dégagerez les aspects essentiels de l'article de façon synthétique et concise et retraduirez à travers ces éléments la démarche et la cohérence d'ensemble. (8 points)
2. Vous commenterez et discuterez cette affirmation :
« La marche vers la gratuité semble irréversible. Il faut alors en mesurer les risques. » (12 points)
Objectif : à travers cette épreuve, seront évaluées vos capacités à : :
  • comprendre, analyser, synthétiser un texte ;
  • raisonner et exprimer votre pensée en l'argumentant ;
  • vous exprimer par écrit, avec clarté et concision ;
  • conduire une réflexion, personnelle et problématisée, à partir du texte.
Pour cette épreuve, il sera tenu compte du style et de l'orthographe. Vous serez noté sur 20.
Texte
Culture gratuite, gratuité de la culture
La culture n'est ni un bien ni une marchandise comme les autres. Ce point de vue est désormais dominant en France, où « l'exception culturelle » est brandie, à droite comme à gauche, pour contrer la menace du rouleau compresseur américain. Cette « exception » est en train de s'installer dans la pratique, mais pas là où on le pensait. En effet, depuis les bouleversements techniques suscités par Internet, nombre d'objets culturels (sons, images) sont en train d'échapper à la sphère marchande pour devenir gratuits. C'est le cas aussi de manifestations culturelles offertes au public.
On peut ainsi, sans bourse délier, assister à du théâtre de rue – art gratuit par essence et dépassé par son succès – ou à des grands événements municipaux (Nuit blanche à Paris, Lille 2004, puis Lille 3000). Certains festivals de musique sont entièrement gratuits, comme ceux de Jazz à Toulon, à Paris ou à Besançon, ou partiellement payants, comme la Folle Journée de Nantes et Musiques métisses d'Angoulême. Les expositions à « entrée libre » de l'HôteldeVille de Paris, comme celle en ce moment du photographe Robert Doisneau, battent des records d'affluence et bousculent la règle qui veut que l'art soit rare et cher. Et l'UMP a inscrit la gratuité des musées dans son programme présidentiel.
Cette gratuité de la culture, livrée dans la rue ou à domicile – et à portée de souris d'ordinateur –, favorise, dans les mentalités, une culture de la gratuité déjà profondément ancrée dans les jeunes générations, qui l'assimilent souvent à l'authenticité, car elle échapperait au commerce.
À priori, on ne peut que se féliciter de l'accès du plus grand nombre aux arts. Historiquement, la culture pour tous, chère au Front populaire, s'oppose à celle, payante, longtemps cantonnée à une élite. À leur création, les musées français n'étaient-ils pas gratuits, dans le but d'« éduquer le peuple » ? L'entrée au Louvre n'est devenue payante que dans les années 1920.
Si la grande majorité des expositions temporaires sont payantes, les collections permanentes de nombreux musées municipaux, ceux de la Ville de Paris, par exemple, sont libres d'accès. Dans les musées nationaux, le principe de la gratuité s'applique à certaines tranches d'âge (les moins de 18 ans, par exemple) ou à des périodes particulières (au , un dimanche par mois). Et le prêt, dans les bibliothèques, est gratuit : en le mettant en cause parce qu'il serait responsable de la baisse des ventes de livres, Jérôme Lindon, PDG des Éditions de Minuit, avait provoqué une levée de boucliers chez les bibliothécaires en 1994.
Cette gratuité de la culture obéissait à des règles qui ont volé en éclats avec Internet. Avec des conséquences immédiates. En se généralisant, le piratage menace des pans entiers de l'industrie culturelle – on estime que 12 millions de Français téléchargent illégalement des œuvres sur le Web. En quatre ans, les ventes de  se sont effondrées de 42 % en valeur. Le débat parlementaire sur la transposition de la directive européenne sur les droits d'auteur a fait surgir l'idée, défendue par des députés de droite comme de gauche, d'une « licence globale » permettant l'accès illimité aux fichiers musicaux contre une somme modique (de 5 € à 15 € par mois). Après une empoignade confuse, le projet a été enterré. Mais l'industrie cinématographique est à son tour touchée par la crise – pour preuve la chute du marché du DVD, pénalisé par 120 millions de films téléchargés illégalement en 2005.
[…]
Sans évoquer l'épineuse question de la rémunération des créateurs, la gratuité a pu être considérée comme perverse. Beaucoup pensent que la culture nécessite un effort ou une motivation, même si le prix à payer est symbolique. C'est l'objet du débat qui a opposé le fondateur du Lieu unique, à Nantes, Jean Blaise, organisateur de la première Nuit blanche parisienne, en 2002, et favorable à un « passe » payant, qui manifesterait ainsi un « choix volontaire », à l'élu chargé de la culture à la Mairie de Paris, Christophe Girard, qui veut « une fête gratuite pour tous ».
La gratuité risque en effet de transformer le public en consommateurs passifs – qui ne paie pas n'a pas de comptes à exiger – ou bercés d'illusions quant au caractère désintéressé de l'offre. Car la culture a forcément un coût, supporté par la puissance publique ou le secteur privé. Dans le premier cas, c'est l'État ou les collectivités locales qui la subventionnent. Sans conséquences ? Dans L'État culturel (1991), Marc Fumaroli a fustigé une culture étatique et stéréotypée, défendue par un groupe de fonctionnaires au profit de créateurs choyés par le pouvoir. Les plus pessimistes y voient l'imposition d'un goût officiel, même si nous sommes évidemment à mille lieues du rôle dévolu à la culture dans les régimes totalitaires : être au service de la propagande.
Sponsorat ou publicité
Le coût de la culture peut également être pris en charge par le secteur privé, via le sponsorat ou la publicité. Certains se souviennent qu'une radio privée – Europe 1 – a programmé des émissions mythiques comme Pour ceux qui aiment le jazz ou Salut les copains ! qui ont apporté dans les foyers les chorus de Charlie Parker et les chansons des Beatles.
Aujourd'hui, une connexion quasi subliminale s'installe entre culture gratuite et publicité. À cause de pressions commerciales, moins de 3 % des titres de musique totalisent plus de 76 % des diffusions radiophoniques. Les grandes compagnies discographiques, Universal et EMI, ont certes récemment annoncé qu'elles mettraient « gratuitement » à disposition leurs catalogues de chansons en distribution numérique, mais ce sera en streaming (lecture seule) et en contrepartie d'un message publicitaire de 90 secondes. Enfin, nombre d'internautes ignorent que le site Myspace.com, perçu comme une plate-forme d'échange quasi libertaire, est désormais la propriété du magnat de la presse Rupert Murdoch.
Même les manifestations gratuites organisées par l'État n'échappent pas toujours à la récupération mercantile. La Fête de la musique, permettant officiellement aux amateurs de s'exprimer, permet aussi à une grande marque d'apéritif de faire connaître son nom à travers des concerts parisiens en plein air.
La marche vers la gratuité semble irréversible. Il faut alors en mesurer les risques. Elle permet sans doute la découverte pour les plus démunis. Mais, couplée à la publicité, elle risque surtout de favoriser une culture uniformisée. Et, lancée par l'État ou une collectivité locale, elle peut n'être qu'une simple opération de communication. Entre cette menace et l'impossible retour à l'ordre ancien, il faut inventer un nouveau système – pour que les artistes soient rémunérés par ceux-là mêmes qui les consomment. Car ce qui est précieux a forcément un prix.
Bruno Lesprit et Emmanuel De Roux
Le Monde, 8 décembre 2006
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