Strasbourg, 16 février 2008, épreuve écrite, assistant de service social, éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants

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Consignes
1. À travers la rédaction d'un texte structuré, vous dégagerez les aspects essentiels de l'article de façon synthétique et concise. (8 points)
2. Vous commenterez et discuterez cette affirmation :
« Le portable est un symptôme du malaise communicationnel de l'homme moderne. Nous téléphonons parce que nous sommes seuls, et nous sommes seuls parce que nous avons peur des autres. » (12 points)
Objectif : à travers cette épreuve, seront évaluées vos capacités à : :
  • comprendre, analyser, synthétiser un texte ;
  • raisonner et exprimer votre pensée en l'argumentant ;
  • vous exprimer par écrit, avec clarté et concision ;
  • conduire une réflexion, personnelle et problématisée, à partir du texte.
Pour cette épreuve, il sera tenu compte du style et de l'orthographe. Vous serez noté sur 20.
Texte
La culture du mobile : mon portable, c'est moi !
En dix ans, le téléphone est entré dans toutes les poches. Tous les observateurs s'accordent à dire qu'il a changé notre vie. Oui, mais dans quel sens ?
[…] Aujourd'hui, tout le monde a un mobile. Quel que soit le modèle, il n'impressionne plus grand monde, et il faut vraiment gesticuler beaucoup avec une oreillette et un micro pour se faire remarquer. À lui seul, le mobile n'est plus un objet de classement social. Chez les jeunes, le comportement le plus sanctionné, écrivent André H. Caron et Letizia Caronia(1), c'est de vouloir « paraître branché ». La recherche de distinction a donc pris des formes plus subtiles. Le téléphone portable n'est plus un emblème de classe, mais un accessoire de mode. Plus encore que beaucoup d'autres accessoires, c'est un prolongement du corps humain (les Allemands l'appellent « Handy »), et donc personnalisable : façades amovibles, breloques porte-bonheur (très à la mode chez les jeunes et au Japon), et surtout logos et sonneries téléchargeables endossent cette tâche. Ces produits décoratifs contribuent à rendre chaque appareil unique. Les sonneries surtout, qui existent à des dizaines de milliers d'exemplaires, sont constamment renouvelées et flirtent avec le monde de la musique. Au Japon, il existe un « top 40 » des sonneries, et certains artistes écrivent des mélodies pour cet usage. En 2005, un morceau « pour téléphone » intitulé Crazy Frog est arrivé second des meilleures ventes de disques single en France. Enfin, le marché de la sonnerie représentait 3,5 milliards de dollars en 2003, certainement plus aujourd'hui(2).
[…] Ces passions personnelles ont amené certains philosophes à des considérations plus profondes. Si le mobile tend à devenir un alter ego, sa présence dans la poche et son usage doivent être repensés.
— « C'est toi mon amour ?
— Non, je suis son mari… »
Ce court dialogue virtuel suffit à Maurizio Ferraris(3) pour situer le problème. Si le portable et la personne se confondent à ce point, alors les propriétés de l'un deviennent celles de l'autre. Quelles sont-elles ? Selon le philosophe, ce sont d'abord l'ubiquité (on peut être partout à la fois) et l'individualité (il n'y a qu'une personne qui répond). Donc, le téléphone est une personne, et cette personne n'est nulle part. M. Ferraris n'est pas le seul à épiloguer sur cette évanescence du nomade : d'autres interrogent abondamment le bouleversement des règles de la présence qu'entraîne le petit appareil portable. Placées sous le signe de « la communication ubiquitaire », les études réunies par le philosophe autrichien Kristof Nyiri(4) en donnent de bons exemples : « Votre mobile est-il dans votre esprit ? », demande John Preston. La réponse est que si vous admettez qu'il existe une « pensée collective », alors c'est oui. Suzanna Kondor caractérise le portable comme l'accomplissement d'un besoin interne à l'être humain. K. Nyiri définit le mobile comme un « concentré de savoirs collectifs ». Richard Coyne et Martin Parker expliquent qu'une voix en principe ne peut « venir de nulle part » :
ce qu'il y a de fascinant dans le mobile, c'est d'y entendre des voix venues de nulle part. Bref, il y a du trouble dans le sens ordinaire de l'espace et des corps qui s'y trouvent. Le symptôme est bipolaire : d'une part, le mobile autorise la présence immatérielle de l'absent, d'autre part, il autorise la personne présente à être ailleurs. Présence permanente et absence du présent sont les deux faces d'un même trouble. Y a-t-il là-dedans de quoi nous inquiéter ? Pas tant que cela : aucun de ces philosophes n'annonce de catastrophe ontologique pour l'Homo portabilis.
On peut même s'interroger sur la réalité des effets induits. Un appelé ordinaire n'est pas plongé dans un monde où règne la téléportation : il est éventuellement dérangé, embarrassé, ne sachant pas très bien quelle règle de comportement appliquer. Ce sont plus des questions relationnelles que de métaphysique qui sont soulevées : dois-je couper mon portable ou sortir ? Dois-je absolument répondre ? Pourquoi suis-je embarrassé ? Quant à l'angoisse spatiale, le fameux « t'es où ? » qui intrigue tant les observateurs ne concerne en fait que les intimes, dont on sait que le mobile sert aussi à exercer une surveillance sur leurs proches. Chercher à savoir où ils sont, c'est vouloir savoir ce qu'ils font, ou bien quand ils seront là. En affaires, personne ne commence par un « où êtes-vous ? ». Le fait que « t'es où ? » ait remplacé « allô », et que l'on puisse répondre « dans ton dos » est effectivement troublant, mais finalement pas plus que ces bricolages en pots de yaourt avec lesquels les enfants se parlent à vue. Enfin, quant au fait que certaines personnes ont pris l'habitude de « sous-titrer » leur vie (« là, je prends un chariot et j'entre au supermarché », etc.), il ne faut pas y voir plus qu'un affectueux bavardage. Tous ces petits jeux, comme le rappelle G. Goggin, ont d'ailleurs une fin : il est probable que les prochaines générations de portables intégreront couramment un des systèmes de géolocalisation déjà existants pour les appels d'urgence, les enfants et les employés nomades. Les opérateurs considèrent même que c'est la base de nouveaux services automatiques locaux (météo, guides de tourisme, informations, etc.) qui se développeront bientôt. Ainsi, avec l'affichage d'un « bonjour de Plougastel », l'imaginaire cyberspatial libre et virtuel prophétisé dans les années 1990 sera un peu plus ruiné, et « Big Brother will watch you » d'une nouvelle manière.
[…] Un autre aspect du trouble semble plus consistant : c'est celui de l'addiction. Pour certaines personnes, note la sociologue Jane Vincent, le processus d'incorporation du mobile est si avancé qu'elles éprouvent une peur panique de la panne de batterie. D'autres renoncent à leur promenade si elles ne l'ont pas sur elles. D'autres, enfin, même si elles s'en plaignent, sont totalement incapables d'éteindre leur appareil. L'enquête AFOM/TNS montre que plus ils ont d'années d'expérience, moins les utilisateurs se déconnectent. Et c'est peut-être l'une des pathologies les plus courantes : une enquête réalisée en 2003 montrait que neuf Français sur dix restent parfaitement joignables en vacances. Le cas a intrigué le psychanalyste Serge Tisseron(5), qui en vient à qualifier le mobile d'« objet transitionnel ». Chez Donald Winnicott, l'objet transitionnel est celui dont se sert l'enfant pour se protéger du monde, mais aussi se développer : c'est le « doudou » inséparable. Selon un autre psychanalyste, Miguel Benasayag(6), le portable a des fonctions anxiolytiques, hypnotiques et euphorisantes. Sous prétexte de communication lointaine, il sert de protection contre le présent immédiat : tout le monde a vécu cette scène bizarre où quatre inconnus assis à quelques centimètres l'un de l'autre s'affairent avec leur téléphone (sous-entendu : parce qu'ils n'arrivent même pas à se regarder). Donc, pour M. Benasayag, le portable est un symptôme du malaise communicationnel de l'homme moderne. Nous téléphonons parce que nous sommes seuls, et nous sommes seuls parce que nous avons peur des autres. Tout cela est sans doute un peu vrai, mais est-ce plus grave qu'au temps où monsieur lisait le journal et madame tricotait derrière sa voilette ? Le portable, il est vrai, a un gros défaut : en public, il est intempestif, il nous fait ressentir la parole intime d'autrui comme une intrusion, c'est presque un ennemi. On a besoin du sien, mais on déteste celui du voisin. Il incarne la promiscuité que des siècles de courtoisie avaient réussi à policer. On aurait beau rassembler dans un livre toutes les craintes soulevées par le téléphone mobile, il ne faudrait pourtant pas oublier que si son pouvoir sur nous est devenu tyrannique, c'est avec notre aide. Effet pervers et sujétion librement consentie vont souvent de pair. […]
Nicolas Journet
Extrait de l'article L'autre histoire du monde de la rubrique « Comprendre » in Sciences Humaines, n° 185, août-septembre 2007
(1)A.H. Caron et L. Caronia, Culture mobile. Les nouvelles pratiques de communication, Presse universitaire de Montréal, 2005
(2)A. Gonord et J. Menrath, Mobile attitude. Ce que les portables ont changé dans nos vies, Hachette, 2005
(3)M. Ferraris, T'es où ? Ontologie du téléphone mobile, Albin Michel, 2006
(4)K. Nyiri, Mobile Understanding : The epistemology of ubiquitous communication, Passagen Verlag, 2006
(5)S. Tisseron, Petites mythologies d'aujourd'hui, Aubier, 2000
(6)M. Benasayag et A. Del Rey, Plus jamais seul. Le phénomène du téléphone portable, Bayard, 2006
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