Conseils méthodologiques pour le développement
Comme dans les autres sujets L3 2026, la dernière phrase indique que l'introduction et la conclusion ne sont pas attendues : cela ne signifie pas qu'elles sont interdites. Un très court propos liminaire peut aider à entrer dans le sujet et à donner au lecteur le cheminement suivi, mais il ne faudra surtout pas y consacrer trop de temps. La conclusion, souvent très brève, est plus dispensable, mais il semble préférable de montrer aux correcteurs que l'on est bien allé jusqu'au bout de son raisonnement, en « bouclant la boucle », en récapitulant les éléments démontrés ou en offrant une ouverture qui prolonge la réflexion.
Le sujet reproduit cette fois une citation qui n'est pas de Désérable, mais qui est une citation de Nicolas Bouvier, puis pose une question plus vaste sur ce qui pousse les êtres humains à voyager. Le sujet indique aussi qu'il faudra s'appuyer sur le texte de Désérable : une partie des éléments surlignés lors de la première lecture peuvent être repris et une nouvelle lecture du texte proposé s'impose. Si le terme « autobiographie » ne fait pas partie du paratexte, et qu'il est fait mention d'un narrateur, le titre et surtout le sous-titre de
Chagrin d'un chant inachevé. Sur la route de Che Guevara, met sur la piste d'un récit de voyage.
Le premier paragraphe est majoritairement à l'imparfait, ramenant le narrateur au monde de l'enfance et à la classe de M. Postel (le nom de ce maitre peut donner matière à rêverie : est-il posté dans sa classe ou prédit-il des voyages comme l'étymologie de « poste » le suggère ?). Les prédictions désobligeantes du maitre sont en tout cas contredites par le présent d'énonciation : « Peut-être, mais j'écris ces lignes en Patagonie. » Dans le paragraphe suivant, c'est un passé plus récent qui est évoqué, après que le narrateur a rendu un roman et se trouve « en proie au doute et désœuvré », cherchant où aller. C'est à d'autres écrivains voyageurs qu'il semble emboiter le pas : « Chateaubriand de Paris à Jérusalem, Nerval et Flaubert en Orient, Stendhal et Giono en Italie, Rimbaud en Abyssinie, Stevenson avec un âne dans les Cévennes, David-Néel de la Chine à l'Inde à travers le Tibet, Ella Maillart jusqu'aux confins de l'Asie – comme Nicolas Bouvier ». Que les candidats n'hésitent pas à citer ces auteurs et autrices dans leur devoir, même s'ils n'ont pas lu toute leur œuvre : se servir des notes et de ce qu'elles contiennent n'est pas interdit !
On pourra remarquer que ce sujet présente des points d'accroche avec le sujet 2026 consacré à Ivan Jablonka. Il y est question de voyage, de découverte du monde et du rôle joué par l'imaginaire et les récits dans la manière dont on se représente des lieux que l'on ne connait pas encore. Chez Jablonka, les récits de sa mère et les sites antiques rendent la Grèce vivante. Chez Désérable, ce sont les cartes, les noms de villes et les écrivains voyageurs qui font naitre son désir de partir. Les deux sujets ne se confondent évidemment pas, mais il peut être utile, on le voit, de se constituer progressivement un petit répertoire d'idées et d'exemples en lisant les textes proposés dans les sujets de
CRPE des années précédentes, y compris ceux destinés aux candidats de master 2, et dans les corrigés des parties 3. On y retrouve souvent des enjeux communs : l'éducation, l'enfance, la culture, le voyage, l'imaginaire, la transmission, le rapport au monde et aux autres, et il est tout à fait opportun de lire et de citer des œuvres qui ont servi de base à des sujets de
CRPE ancienne mouture. Le texte de Dima Abdallah sur l'ancrage (sujet
CRPE de 2020) fait ainsi écho à ce sujet.
Il parait indispensable, pour bien explorer le sujet, d'en faire une brève analyse lexicale.
On remarquera d'abord que les concepteurs du sujet ont choisi la formulation « l'être humain », plutôt que « l'homme » ou « l'Homme », termes qui peuvent contribuer à invisibiliser les femmes. On pourra, comme les concepteurs du sujet, faire varier les désignations : les êtres humains, l'humanité, les femmes et les hommes, les personnes, les individus
(7).
Le verbe « pousser » peut renvoyer à un désir, à une impulsion personnelle de celui ou celle qui cherche à rompre avec son quotidien, mais il ne faudra surtout pas oublier que tous les voyages ne sont pas d'agrément. Certaines personnes quittent leur pays pour fuir une guerre, des persécutions, la misère ou des conditions climatiques devenues extrêmes.
Le mot « voyager » peut faire l'objet d'une recherche lexicale : voyager c'est partir à l'aventure, larguer les amarres, prendre des vacances, des congés, mais c'est aussi migrer, fuir, et l'on voit bien que dans les deux cas, les bagages ne se bouclent pas avec la même légèreté. Rappelons que cette épreuve sert à sélectionner des professeurs des écoles qui auront dans leurs futures classes des élèves aux parcours migratoires variés. Les élèves allophones – selon le terme choisi par Éduscol pour désigner ceux qui parlent une autre langue que le français – ou plurilingues ne sont pas rares, et il peut être intéressant de l'avoir en tête : ils n'ont quant à eux pas choisi de migrer, ce sont leurs familles qui ont fait le choix de rejoindre, momentanément ou pas, la France.
Voici l'équivalent d'un plan ou du moins de grandes idées notées au brouillon, et qui sert de point d'appui à l'écriture proprement dite. Il n'est pas absolument obligatoire d'y rester cantonné, mais cela peut être un bon garde-fou si, le temps bref consacré à l'épreuve passant trop vite, on se sent perdre pied. On ne s'inquiètera pas trop d'avoir oublié de citer telle ou telle œuvre à laquelle on avait d'abord pensé : c'est la loi du genre !
III. Le voyage contraint ou subi par des situations politiques, économiques…
guerres, misère ou bouleversements climatiques > parcours migratoires divers, plus ou moins imposés par la nécessité
persécutions > statut des réfugiés
élèves allophones/plurilingues dans les classes
En prolongement :
Ce qui peut pousser certains à ne pas voyager – les questionnements et dilemmes que les voyages peuvent soulever.
Proposition de corrigé pour la partie III
Un simple nom de ville ou de lieu, entendu au détour d'une conversation, peut suffire à déclencher des rêveries et à faire naitre le désir d'ailleurs. Certains, comme Proust, rêvent immobiles à l'évocation de ces noms ; d'autres, comme Saint-Exupéry, ne cessent de traverser mers et continents, au péril de leur vie. Écolier, François-Henri Désérable s'« enivr[e] des noms de villes inconnues » inscrits sur une carte du monde. Katmandou, Chicago ou New York font naitre en lui des images, et peu importe si elles sont inexactes : elles déclenchent l'envie de se mettre en mouvement, et de confronter ses rêves à la réalité. Les œuvres d'écrivains voyageurs jouent le même rôle : devenu adulte, le narrateur de
Chagrin d'un chant inachevé. Sur la route de Che Guevara ne peut choisir une destination sans se penser sur les traces de Chateaubriand, Stevenson, Alexandra David-Néel, Nicolas Bouvier… Les récits, les atlas, les films ou les photographies peuvent ainsi faire naitre le désir d'aller vérifier à quoi ressemble vraiment ce que l'imagination a d'abord construit. Les récits d'aventures nourrissent ce désir dès l'enfance : de
Robinson Crusoë de Defoe au
Royaume de Kensuké de Morpurgo et autres robinsonnades, auxquels peuvent s'adjoindre des ouvrages comme
Le Lion de Kessel et
La Panthère des neiges de Sylvain Tesson, ces récits permettent de parcourir en pensée des iles, des paysages et des univers radicalement différents de notre monde quotidien. Mais le passage du rêve au réel peut aussi être source de désillusion. Dans
Le Ventre de l'Atlantique, Fatou Diome évoque les rêves d'Europe de jeunes Sénégalais qui idéalisent le départ avant d'en découvrir les difficultés : le voyage confronte alors brutalement le monde rêvé au monde réel.
La curiosité n'est cependant pas la seule raison qui pousse les êtres humains à voyager. Partir, pour un temps ou plus durablement, peut aussi être une manière d'apprendre et de se former. À partir du xvie siècle, il a été d'usage, chez les jeunes hommes fortunés, d'effectuer des voyages dits de formation, notamment en Italie, pour compléter leur éducation et découvrir directement les œuvres et les lieux qu'ils connaissaient par leurs lectures. Les séjours de Du Bellay à Rome ou, plus tard, de Lamartine en Italie et en Orient ont développé leur esprit et nourri leurs œuvres. Le succès du programme Erasmus, désormais Erasmus +, qui permet aux Européens de suivre une partie de leurs études ailleurs que dans leur pays d'origine va dans ce sens : découvrir un autre pays, entendre une autre langue et rencontrer d'autres manières de vivre permet de modifier profondément son regard et d'observer autrement le monde dont on vient. Dans Sur la route, Jack Kerouac met en scène des jeunes gens qui traversent les États-Unis pour vivre autrement et multiplier les expériences. Dans Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss ne voyage pas en simple curieux : il observe en ethnologue les sociétés du Brésil qu'il étudie et s'efforce de comprendre leur organisation sans les juger. Publié en 1955, l'ouvrage a largement dépassé le cercle des spécialistes et fait connaitre Lévi-Strauss au grand public, montrant qu'un regard scientifique sur l'ailleurs pouvait rencontrer un large lectorat. Voyager, ce n'est donc pas seulement découvrir de nouveaux paysages, mais ce peut être aussi changer notre point de vue très européanocentré.
Cependant, il importe de noter que tous les voyages ne sont pas associés à l'agrément, au loisir. Des femmes, des hommes, des enfants quittent aujourd'hui leur lieu de vie parce qu'ils y sont contraints : ils fuient une guerre, comme celle qui a lieu en Ukraine, cherchent à échapper à des persécutions liées à leur identité, à leur orientation sexuelle ou à leurs convictions politiques ou religieuses, ou encore à la misère et à des conditions climatiques devenues insupportables. Certains deviennent ainsi des réfugiés, contraints à chercher protection dans un autre pays. L'histoire de l'humanité est aussi celle de déplacements, forcés ou volontaires, qui ont conduit des populations à chercher ailleurs de meilleures conditions d'existence. Dans de nombreuses classes se trouvent ainsi des élèves qui n'ont pas choisi ce déplacement, mais ont suivi leur famille ; d'autres, comme certains mineurs non accompagnés scolarisés au collège ou au lycée, ont pu entreprendre seuls un parcours particulièrement difficile. L'école doit leur permettre de trouver leur place, d'apprendre la langue lorsqu'ils ne la maitrisent pas encore et de se familiariser avec de nouveaux repères, sans pour autant effacer leur histoire ou leur culture d'origine.
Pour conclure, il semble intéressant de prolonger la réflexion en évoquant ce qui pousse les êtres humains à ne pas voyager. Des hommes et des femmes questionnent en effet leurs déplacements, pour des raisons économiques, écologiques ou politiques, certains dénonçant notamment la posture – inconsciente – du « white savior » voyageant dans des pays bien moins favorisés. Ces préoccupations, légitimes, ne sont pas sans créer de dilemmes, car elles sont à mettre en balance avec le désir authentique et bien intentionné de rencontrer d'autres territoires et d'autres sociétés. S'il ne doit pas nécessairement nous conduire jusqu'en Patagonie, le voyage, réel ou imaginaire, lointain ou proche, permet en tout cas de se décentrer et de considérer les autres êtres humains comme des semblables, malgré les différences culturelles et les inégalités.