Sujet 2026 de français, groupement académique 1 (nouveau)
Dernier essai le - Score : /20
Sujet
Sujet
L'épreuve prend appui sur un texte (extrait de roman, de nouvelle, de littérature d'idées, d'essai, etc.) d'environ 400 à 600 mots.
Elle comporte trois parties :
  • une partie consacrée à l'étude de la langue, permettant de vérifier les connaissances syntaxiques, grammaticales et orthographiques du candidat ;
  • une partie consacrée au lexique et à la compréhension lexicale ;
  • une partie consacrée à une réflexion suscitée par le texte à partir d'une question posée sur celui-ci et dont la réponse prend la forme d'un développement présentant un raisonnement rédigé et structuré.
Ce corrigé reprend la méthodologie des concours de fin de licence : lecture préalable de tout le sujet, repérage du paratexte, réponses efficaces en partie I, développées en partie II, construction du développement argumenté de la partie III sans se presser, avec plan et introduction au brouillon mais en gardant un œil sur la montre.
Ce corrigé utilise l'orthographe rectifiée, admise aux concours.
Conseils méthodologiques : avant de lire le texte
Avant de commencer à lire le texte puis de répondre aux questions, il est essentiel de prendre connaissance du sujet tout entier. Le sujet de la partie III concerne la mise par écrit de ses expériences : Quel est, selon vous, l'intérêt pour une personne de mettre par écrit ses expériences vécues ?
On observera donc, pour commencer, que ce texte est surmonté d'un titre, « Cahier IV », et ce terme de cahier peut faire allusion à une écriture personnelle, manuscrite, gardée pour soi : il ne s'agit probablement pas d'un livre publié. Le sous-titre « La tentation de Gênes » au centre de la page reste mystérieux. Gênes est une ville italienne, on ne sait pas si la tentation a lieu à Gênes, si c'est Gênes qui tente ou qui est tentée.
En bas du texte, il est bon de repérer tout de suite le nom de l'auteur, Amin Maalouf, qui a publié ce texte en 2000. Si cet auteur contemporain n'est pas connu par le ou la candidate, rien de grave : il lui sera toutefois possible de repérer que le nom du romancier évoque des voyages anciens ou plus récents. D'autres peuvent savoir qu'il s'agit d'un auteur franco-libanais, écrivant en français depuis fort longtemps, et membre de l'Académie française tout en faisant partie de ce que l'on peut appeler la diaspora libanaise. Il est fréquent, ces dernières années, que les auteurs choisis pour le concours soient des écrivains contemporains, souvent récompensés par le Goncourt ou le Goncourt des lycéens : cela peut guider les lectures précédant le concours.
Le titre Le Périple de Baldassare, formé comme le titre du cahier « La tentation de Gênes », ne permet pas de savoir tout de suite si Baldassare est un lieu à rejoindre ou la personne qui voyage. Le paratexte nous fournit alors des indications très utiles : Baldassare est le prénom du héros, qui vient de la ville de Gênes et s'est installé au Liban. Il a fait le trajet inverse de l'auteur, du Moyen-Orient jusqu'en Europe. L'histoire se déroule au xviie siècle, et s'inscrit dans un cadre historique puisqu'il y est question du grand incendie de Londres.
En lisant le texte, on soulignera sans attendre tout ce qui a trait à l'écriture, et notamment à l'écriture d'un journal : ici tout est mis en gras.
Paratexte
D'origine génoise, Baldassare Embriaco est un riche négociant installé dans la ville de Gibelet (Liban). Il se lance à la recherche d'un mystérieux livre qui renfermerait le secret du salut du monde. Son périple le conduit de l'Empire ottoman à l'Europe. En septembre 1666, il se trouve à Londres pendant le grand incendie qui ravagea la ville et détruisit les logements de plus de 100  000 personnes.
Cahier IV
La tentation de Gênes
À Gênes, le samedi 23 octobre 1666
« J'ai longtemps hésité avant de reprendre l'écriture. Je me suis finalement procuré ce matin un cahier de feuilles cousues, dont je noircis en cet instant, non sans volupté, la toute première page. Mais je ne suis pas sûr que je continuerai. Par trois fois, déjà, j'avais inauguré ainsi des cahiers vierges, en me promettant d'y consigner mes projets, mes envies, mes angoisses, mes impressions des villes et des hommes, quelques brins d'humour et de sagesse, comme l'ont fait avant moi tant de voyageurs et de chroniqueurs du passé. Je n'ai pas leur talent, et mes pages ne valent pas celles que j'époussetais sur mes étagères ; néanmoins, je m'étais appliqué à rendre compte de tout ce qui m'arrivait, même quand la prudence ou la fierté me poussaient à me taire, et même quand la lassitude me gagnait. Sauf lorsque j'étais en proie à la maladie, ou séquestré, j'ai écrit chaque soir, ou presque. J'ai rempli des centaines de pages dans trois cahiers différents, et il ne m'en reste aucun. J'ai écrit pour le feu. Le premier cahier, qui racontait le commencement de mon périple, s'est perdu lorsque je dus quitter Constantinople(1) à la hâte ; le deuxième est resté à Chio(2) quand j'en fus expulsé ; le troisième a sans doute péri dans l'incendie de Londres. Et me voici pourtant à lisser les pages du quatrième, mortel oublieux de la mort, pitoyable Sisyphe(3). Dans mon magasin de Gibelet, lorsque je devais parfois jeter au feu un vieux livre pourrissant et décomposé, je ne pouvais m'empêcher de songer un instant avec tendresse au malheureux qui l'avait écrit. C'était parfois l'œuvre unique de sa vie, tout ce qu'il espérait laisser comme trace de son passage. Mais sa renommée deviendra fumée grise comme son corps deviendra poussière. Je décris la mort d'un inconnu, alors que c'est de moi qu'il s'agit ! La mort. Ma mort. Quelle importance peut-elle avoir, et quelle importance les livres, quelle importance la renommée, si le monde entier va s'embraser demain comme Londres ? Mon esprit est si perturbé ce matin ! Il faut pourtant que j'écrive. Il faut que ma plume se lève et marche, en dépit de tout. Que ce cahier survive ou qu'il brûle, j'écrirai, j'écrirai. D'abord raconter comment j'ai fui l'enfer de Londres. Lorsque l'incendie s'était déclaré, j'avais été contraint de me cacher pour échapper à la furie d'une populace écervelée qui voulait égorger des papistes(4). Sans autre preuve de ma culpabilité que ma qualité d'étranger, […] des citadins ordinaires m'auraient appréhendé, malmené, torturé, puis jeté en lambeaux dans la fournaise […]. »
Amin Maalouf, Le Périple de Baldassare, Éditions Grasset & Fasquelle, 2000

Le sujet est organisé en trois parties :
I. Étude de la langue /8
II. Lexique et compréhension lexicale /3
III. Réflexion et développement /9
Le barème montre que la dernière partie représente presque la moitié des points. Il serait donc risqué de consacrer trop de temps aux seules questions de grammaire. Les réponses de langue doivent être exactes, lisibles et rapides, si possible sous forme de tableau ou plutôt de colonnes, pour ne pas perdre trop de temps à le tracer. Le développement argumenté doit être préparé au brouillon, il faut conserver assez de temps pour rédiger un plan et l'introduction.
La lecture du texte a fait apparaitre quelques éléments importants : le narrateur écrit dans un cahier ; il évoque les cahiers perdus ou brulés ; il oppose le désir de laisser une trace à la conscience de la mort ; il veut raconter l'incendie de Londres ; il associe l'écriture à la survie, au témoignage, à la nécessité. Ces éléments pourront être réutilisés dans la partie III.
Corrigé
I. Étude de la langue
1. Identifiez la nature et la fonction grammaticales des mots et groupes de mots soulignés.
« Je me suis finalement procuré ce matin un cahier de feuilles cousues, dont je noircis en cet instant, non sans volupté, la toute première page. Mais je ne suis pas sûr que je continuerai. »

Nature
Fonction
un cahier de feuilles cousues
Groupe nominal
COD du verbe pronominal « me suis procuré »
dont
Pronom relatif
Complément du nom « page »
en cet instant
Groupe nominal prépositionnel
Complément circonstanciel de temps du verbe « noircis »
sûr
Adjectif
Attribut du sujet « je »

Pour ce type de question, il ne faut pas recopier tout le passage ni justifier longuement. Il faut identifier précisément la nature, puis la fonction. Il n'est plus demandé de préciser adjectif qualificatif, qui s'oppose à relationnel : adjectif suffit, en tout cas à l'école.
Pour les fonctions, on peut se livrer à des manipulations. Un COD complète directement le verbe, il ne peut être supprimé mais il peut être pronominalisé par le, la, lui, les. Un complément circonstanciel peut être déplacé ou supprimé ; un attribut du sujet qualifie le sujet par l'intermédiaire d'un verbe attributif comme « être », il ne peut pas être déplacé ou supprimé, il peut être pronominalisé. Attention, tous ces éléments ne sont pas à noter dans le devoir, ce serait une perte de temps puisqu'il n'est pas demandé de justifier sa réponse.
2. Dans la phrase suivante, délimitez les propositions et précisez la nature de chacune d'elles.
« Le premier cahier, qui racontait le commencement de mon périple, s'est perdu lorsque je dus quitter Constantinople à la hâte. »
Proposition
Nature
Le premier cahier s’est perdu
Proposition principale
qui racontait le commencement de mon périple
Proposition subordonnée relative
lorsque je dus quitter Constantinople à la hâte
Proposition subordonnée (conjonctive) circonstancielle (de temps)

On repère d'abord les verbes conjugués, car chaque groupe verbal correspond à une proposition s'il est associé à un groupe sujet. On identifie ensuite les mots subordonnants : « qui » introduit ici une relative ; « lorsque » introduit une subordonnée circonstancielle de temps. La proposition principale est celle qui ne dépend d'aucune autre. Ici, cette proposition est entrecoupée par une proposition relative apposée. Les éléments entre parenthèses correspondent à des éléments qui ne sont pas nécessairement attendus mais qui peuvent être ajoutés.
3. Identifiez, dans le passage ci-dessous, le temps, le mode et la voix des verbes soulignés.
« Que ce cahier survive ou qu'il brûle, j'écrirai […]. D'abord raconter comment j'ai fui l'enfer de Londres. Lorsque l'incendie s'était déclaré, j'avais été contraint de me cacher […]. »
Verbe souligné
Temps
Mode
Voix
brûle
Présent
Subjonctif
Active
écrirai
Futur
Indicatif
Active
s'était déclaré
Plus-que-parfait
Indicatif
Pronominale ou active
avais été contraint
Plus-que-parfait
Indicatif
Passive

Il faut éviter d'ajouter des informations non demandées, comme la personne ou l'infinitif. Pour la voix, si elle vous est demandée, il faut se méfier : un verbe au moins doit être à la voix passive. Le verbe « être » avant le participe passé doit alerter, même si certains verbes se conjuguent avec « être », comme « partir » ou « déclarer ». « J'avais été contraint » se construit avec l'auxiliaire « être » et un participe passé issu du verbe « contraindre » : c'est une forme passive.
4. Dans la phrase suivante, mettez au pluriel les mots soulignés et faites toutes les transformations nécessaires.
Phrase de départ : « Dans mon magasin de Gibelet, lorsque je devais parfois jeter au feu un vieux livre pourrissant et décomposé, je ne pouvais m'empêcher de songer un instant avec tendresse au malheureux qui l'avait écrit. »
Réécriture attendue : Dans notre magasin de Gibelet, lorsque nous devions parfois jeter au feu de vieux livres pourrissants et décomposés, nous ne pouvions nous empêcher de songer un instant avec tendresse aux malheureux qui les avaient écrits.
Il faut d'abord repérer exactement les mots soulignés, puis effectuer toutes les transformations qu'ils entrainent.
Le passage de « je » à « nous » modifie les verbes et le pronom réfléchi : « je devais » devient « nous devions », « je ne pouvais m'empêcher » devient « nous ne pouvions nous empêcher ».
Le passage de « un livre » au pluriel entraine « de vieux livres pourrissants et décomposés ». On préfèrera le pluriel en « de » plutôt qu'en « des », l'article indéfini pluriel des devenant de devant l'adjectif épithète antéposé (ex. : de jeunes enfants et pas des jeunes enfants).
Il semble logique d'accorder au pluriel « au malheureux » car il est vraisemblable que les livres envisagés dans le magasin n'aient pas été écrits par un auteur unique.
Le pronom COD « l' » dont le référent était « un livre » devient « les ». Le participe passé « écrits », utilisé avec l'auxiliaire « avoir », s'accorde au pluriel avec le COD « les ».
II. Lexique et compréhension lexicale
1. Expliquez, en contexte, le sens des trois expressions suivantes.
a. « non sans volupté » :
Le choix de cette expression, qui mobilise la double négation, permet de souligner le plaisir éprouvé grâce à l'écriture dans ce nouveau cahier. L'emploi des mots négatifs et du terme très sensuel de « volupté » donne même l'impression d'un aveu, d'une confession que le narrateur nous fait : malgré la perte des cahiers et la vie difficile qu'il a menée, écrire lui procure du plaisir.
b. « mortel oublieux de la mort » :
C'est le narrateur qui se désigne lui-même sous cette périphrase. Être humain dont l'espérance de vie est limitée, il sous-entend que l'écriture le détourne un instant de la mort, lui donnant peut-être l'illusion de laisser une trace durable.
c. « populace écervelée » :
Le mot « populace », formé avec le suffixe -ace qui ajoute ordinairement une nuance soit augmentative, soit péjorative, désigne la foule, le bas peuple. Qualifiée d'« écervelée », comme si on lui avait ôté son cerveau, elle agit de manière irrationnelle. Dans le contexte de l'incendie, le narrateur craint d'être pris pour un coupable par une foule affolée.
Il faut toujours expliquer l'expression dans son contexte. Un synonyme ou une traduction approximative ne suffit pas. Il est conseillé de proposer une analyse de l'expression, en ajoutant une phrase montrant le lien avec le passage.
2. Citez trois mots appartenant à la même famille que les mots suivants.
Nom
Mots de la même famille possibles
culpabilité
coupable, culpabiliser, culpabilisation, culpabilisant, déculpabiliser, coulpe
furie
furieux ou furieuse, fureur, furieusement, furibond

Les mots de la même famille partagent un radical ou une origine commune et entretiennent un lien de sens. Il faut éviter les simples associations d'idées : « colère » peut être proche de « furie » par le sens, mais ce n'est pas un mot de la même famille.
III. Réflexion et développement
Sujet : Quel est, selon vous, l'intérêt pour une personne de mettre par écrit ses expériences vécues ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur le texte d'Amin Maalouf, votre réflexion personnelle, vos lectures et votre culture. Vous présenterez votre propos de façon structurée et argumentée.
Conseils méthodologiques pour le développement
Le sujet invite à réfléchir à l'intérêt de mettre par écrit ses expériences vécues. Il ne demande pas seulement pourquoi écrire, mais pourquoi écrire ce que l'on a vécu. Il faut donc s'appuyer sur des exemples liés au journal, au témoignage, à l'autobiographie, aux mémoires, aux récits de voyage, aux récits de guerre ou de traumatisme. On pourra cependant dépasser le simple argumentaire expliquant pourquoi il est utile de mettre par écrit ses expériences, en abordant le comment : n'est-il pas aussi possible de mettre par écrit des expériences non vécues ?
On recopiera le sujet sur une feuille de brouillon (n'utiliser que le recto de ces feuilles et les numéroter pour ne pas s'y perdre).
Quelques mots clés :
Sujet : Quel est, selon vous, l'intérêt pour une personne de mettre par écrit ses expériences vécues ?
Quel est l'intérêt : pourquoi est-ce intéressant ? Pour qui est-ce intéressant ? Pour la personne qui écrit seulement ?
Synonymes : gain, bénéfice – antonyme : risque, danger
Une personne vs un groupe de personnes
Mettre par écrit : écrire, mais pas forcément publier, écrire des textes qui resteront intimes, privés, ou qui seront partagés, laisser une trace
Ses expériences vécues : ses aventures, mésaventures, expériences positives ou négatives
Dans le texte, Baldassare écrit pour lui-même malgré des pertes successives : ses cahiers ont disparu, brulé ou été oubliés ; il veut pourtant écrire encore, comme pour sauver quelque chose de son expérience et lutter contre la disparition, qu'il sait inéluctable.
Il est toujours préférable de construire une réflexion en trois temps, la réponse apportée en sera moins binaire puisqu'il s'agira de chercher une troisième manière de répondre à la question posée.
Pour éviter le hors sujet, on s'assure que les mots du sujet, leurs synonymes/paronymes ou des mots de la même famille apparaissent dans les titres des trois parties. Attention, il n'est pas recommandé, dans un devoir de français, de noter les titres et sous-titres. Ils doivent être intégrés au texte et figurer en début de chaque partie ou paragraphe, afin que le lecteur sache bien où il est emmené.
Il est possible de construire un plan simple en trois mouvements :
I. 
Écrire ses expériences permet à l'individu de mieux les appréhender
A. L'écriture pour mieux se comprendre
B. L'écriture pour mettre à distance
II. 
Écrire ses expériences peut être bénéfique aux autres individus
A. L'écriture pour lutter contre l'oubli
B. L'écriture pour développer l'empathie (devenu « pour écouter des voix rares » dans le devoir final)
III. 
Il est aussi intéressant de mettre par écrit ce que l'on n'a pas vraiment vécu
A. L'écriture qui transfigure des expériences vécues
B. Le récit, qu'il porte sur soi ou pas, est utile à l'humanité
On notera que ce plan, construit en début de réflexion, peut évoluer : le devoir qui va suivre ne le suit pas exactement, surtout dans la 2e partie et l'on ne s'en inquiètera pas car de meilleures idées peuvent venir en écrivant. On veillera en revanche à rester le plus proche possible du sujet, même si on dépasse la proposition faite avec la 3e partie. Cette dernière partie n'est pas absolument obligatoire mais, permettant de pousser la réflexion plus loin qu'un simple plan binaire, elle est recommandée car elle distingue donc nettement cette copie de toutes les autres, en deux parties !
Proposition de corrigé pour la partie III
[Introduction]
Apparue dans plusieurs régions du monde à des périodes différentes, l'écriture constitue l'une des innovations majeures de l'histoire humaine. Les plus anciennes traces connues proviennent de Mésopotamie et d'Égypte à la fin du ive millénaire avant notre ère. Permettant la conservation et la transmission des savoirs au-delà de l'oralité, elle a profondément transformé les sociétés humaines mais aussi la construction des individus. Depuis qu'elle n'est plus réservée à une élite mais apprise par chacun dans notre monde contemporain, l'écriture est utilisée à des fins diverses par ceux qui s'en saisissent. Si certains cherchent à bâtir, à l'aide de mots, des œuvres qui leur survivront, d'autres écrivent pour eux-mêmes, plus modestement. Pourquoi est-il intéressant de mettre par écrit ses propres expériences ? Nous verrons qu'écrire permet d'abord à l'individu de mieux appréhender les expériences vécues, qu'elles soient traumatiques, exaltantes ou très banales. Mais écrire ses aventures ou mésaventures peut également être utile à d'autres personnes. Enfin, nous nous demanderons si mettre par écrit ce que l'on n'a pas précisément vécu ne présente pas aussi un certain intérêt.
[Ire partie]
Écrire permet de mieux appréhender sa propre vie. Mettre en mots ce qui a été vécu aide à éclairer des émotions d'abord diffuses et à donner du sens à l'expérience vécue. L'écriture permet en effet de prendre du recul, et de devenir, dans une certaine mesure, l'auteur de son histoire. Les études sociologiques indiquent que cette pratique d'écriture amateur commence souvent dès l'enfance, lorsque les plus jeunes notent dans un petit carnet les secrets qu'ils veulent conserver sans nécessairement les confier à un tiers. Le journal devient alors le réceptacle d'émotions fortes – sentiment amoureux, amical, colère, jalousie – qu'il contribue à médiatiser, à organiser et parfois à mieux comprendre. L'un des succès récents de la littérature de jeunesse témoigne de l'attrait de cette forme : il s'agit du Journal d'un dégonflé de Jeff Kinney, agrémenté de dessins humoristiques et lu par de nombreux enfants qui se reconnaissent sans doute dans les aventures quotidiennes d'un garçon de douze ans.
Dans des circonstances moins ordinaires, écrire un journal peut être tout à fait salutaire. De nombreux diaristes écrivent pour eux-mêmes, réconfortés par une écriture qui permet de gagner en maitrise sur les évènements vécus et de préserver une forme de continuité intérieure face à l'adversité. Ainsi, le personnage principal du Périple de Baldassare écrit malgré la perte de ses anciens cahiers, et éprouve d'autant plus de volupté à se confier sur ces pages que le monde qui l'entoure est instable. Le plus célèbre des journaux est sans doute le Journal d'Anne Frank, dans lequel elle décrit sa vie dans l'Annexe, alors qu'elle est cachée avec sa famille dans une Amsterdam occupée. Si l'arrière-plan inquiétant est évoqué, la jeune Anne raconte aussi à sa confidente fictive, Kitty, les sentiments qu'elle éprouve pour le jeune Peter ou encore les changements intimes de son corps. Sans amie à qui se confier, elle écrit et clarifie ses pensées grâce à l'écriture, qui lui permet de mettre en ordre ses émotions, d'exprimer ses inquiétudes et de mieux se comprendre.
[IIe partie]
Mais écrire ses expériences n'est pas utile à soi seul. Si les textes produits sont partagés, ils permettent en effet à leurs lecteurs d'éprouver intimement ce qui a été vécu par un autre qu'eux-mêmes. Ainsi lorsque Rousseau écrit ses Confessions, il forme un projet nouveau : il s'agit de « montrer à [ses] semblables un être dans toute la vérité de sa nature » et de dire dans le détail l'homme qu'il fut. Premier d'une longue lignée d'auteurs à puiser dans sa vie pour alimenter son œuvre, il écrit pour donner à voir son intériorité et pour échapper à la disparition, comme l'a fait aussi Chateaubriand écrivant des Mémoires d'Outre-tombe : ce titre révèle bien l'ambition de l'un de ces « chroniqueurs du passé », comme les nomme Amin Maalouf, qui n'ont pas tout à fait disparu puisqu'ils ont laissé « trace de [leur] passage » et font entendre leur voix au-delà de la mort.
Écrire pour raconter des expériences vécues, c'est aussi ce qu'a fait la grande épistolière Marie de Sévigné, qui écrivait à sa fille des lettres si merveilleusement construites et dans une langue si belle qu'elles sont passées – du vivant même de l'autrice – à la postérité. Choisir cette forme de la lettre, c'était aussi pour elle, à une époque où les femmes avaient difficilement accès à la littérature, trouver le moyen de faire entendre son point de vue, sa voix. Comme George Sand plus tard, écrivant l'épais volume intitulé Histoire de ma vie, ou Colette donnant à voir les différentes facettes de son existence dans les textes largement autobiographiques que sont Les Vrilles de la vigne ou Sido, l'écriture de certaines permet aux lecteurs et lectrices d'entendre la voix de ce que l'on entend moins. De la même manière, quoique bien plus récemment, Joseph Ponthus dans À la ligne donne à voir, à sentir et à ressentir le monde des usines agroalimentaires dont il a fait l'expérience : le poids des carcasses de viande, l'odeur âcre des poissons, les réveils au milieu de la nuit avec l'obligation de prendre un taxi pour aller travailler lorsqu'on n'a pas de voiture et que l'on craint de perdre son gagne-pain… Cette immersion dans un monde ouvrier largement ignoré de tous ceux qui consomment pourtant chaque jour ses produits transformés montre que l'écriture de ses propres expériences est utile à tous et non à la seule personne qui écrit.
[IIIe partie]
Si écrire sur ses propres expériences permet de mieux comprendre ce que l'on vit, soulage en mettant à distance et en partageant le poids que l'on porte, comme Primo Levi qui écrit Si c'est un homme pour que chacun se souvienne que « cela fut », mettre par écrit ses expériences vécues n'est pas l'unique chemin intéressant pour partager ce que l'on a été. Dans W ou le souvenir d'enfance, Georges Perec donne à entendre, un chapitre sur deux, un texte autobiographique, le second étant consacré à une histoire totalement inventée qui raconte pourtant, entre les lignes, son expérience d'enfant caché dont les deux parents ont été tués pendant la Seconde Guerre mondiale. La fiction permet elle aussi de rendre compte d'une expérience, mais de manière moins transparente, sans première personne qui rattache les aventures décrites à la réalité. Dans sa plus grande œuvre romanesque, Les Misérables, Victor Hugo s'efface – même si l'auteur parait parfois pour commenter les actions des personnages – pour donner vie à des personnages qui nous intéressent par leur profondeur, leur humanité, leur détresse et leurs espoirs. Victor Hugo puise sans doute dans ses expériences pour donner naissance à des personnages plus vrais que nature, êtres de papier qui nous émeuvent, comme Fantine, Gavroche ou Éponine.
Ainsi, si les textes d'inspiration autobiographique qui sont aujourd'hui légion nous intéressent, ils ne sont pas les seuls à mériter notre curiosité, d'autant que le « je » qui parle n'est pas nécessairement sincère. Tout récit, qu'il soit présenté comme véridique ou non, nourrit l'humanité et l'on aurait tort d'opposer le Livre des merveilles de Marco Polo, qui narre les expéditions de ce dernier en Chine, à l'Odyssée d'Homère. Si Ulysse est un personnage fictif, chaque lecteur ou lectrice peut se reconnaitre dans certains de ses élans, de ses espoirs, de ses déceptions, de son imprudence ou de son orgueil. À travers lui, c'est une part de la condition humaine qui se trouve représentée. C'est d'ailleurs le choix que fait Amin Maalouf en n'écrivant pas un texte autobiographique mais en créant un personnage fictif, Baldassare, qu'il situe au xviie siècle et qui, par son trajet et son gout pour l'écriture, lui ressemble sans doute un peu.
[Conclusion]
Écrire permet donc de conserver une trace de ce que l'on a vécu, de mieux comprendre et appréhender ce que l'on a traversé, mais aussi de transmettre à autrui une part de son existence. L'écriture peut procurer un soulagement ; elle est d'ailleurs utilisée à des fins thérapeutiques dans certains services médicaux. Si plusieurs études suggèrent qu'elle peut avoir des effets bénéfiques sur le bienêtre de certaines personnes, son efficacité fait encore l'objet de débats parmi les chercheurs. En revanche, la lecture de récits mettant en scène d'autres humains, véritables ou fictifs, présente un intérêt incontestable, puisqu'il s'agit d'observer « d'autres vies que la mienne », pour reprendre le beau titre d'un roman d'Emmanuel Carrère, et cela développe sans conteste des connaissances sur le monde, passé, présent et à venir, ainsi que ce que l'on nomme aujourd'hui à l'école des compétences psychosociales telles que l'empathie.
Sujet corrigé réalisé par Marie-Astrid Clair, professeure agrégée de lettres modernes et formatrice à l'INSPÉ de Paris-Sorbonne Université.