Épreuve de maîtrise des savoirs académiques (concours externe CPE, session 2020)

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Énoncé

Vous vous interrogerez sur la place du travail personnel des élèves dans la réalisation de l'objectif de réussite de tous que la Nation assigne à son système éducatif.
Votre exposé, structuré et problématisé, se fondera sur des références réglementaires liées aux politiques éducatives mais aussi sur des apports académiques variés issus par exemple de la philosophie, de la sociologie, des sciences de l'éducation et des sciences cognitives.

Corrigé

Commentaires du sujet
Analyse du sujet
• Nous avons affaire ici à un sujet en deux parties. Depuis 2018 en effet, les sujets de la première épreuve prennent la forme d'une consigne à laquelle il faut répondre de manière structurée. Les deux parties du sujet sont à prendre en compte et à analyser sous peine de ne pas couvrir l'intégralité de la demande du jury. La première phrase propose le sujet sur lequel le candidat doit s'interroger et la seconde partie précise la manière dont le candidat doit répondre. Il s'agit dans le déroulé du devoir de montrer quelles sont les compétences et connaissances académiques du candidat. Il ne faut pas oublier que le niveau exigé est important compte tenu du nombre de postes.
Si le sujet demande à ce que l'exposé soit structuré et problématisé, cela montre que probablement trop de copies n'insistent pas assez sur la forme que doit prendre un devoir de type dissertatif. Ainsi, il est important de ne pas prendre le sujet lui-même pour la problématique mais de soulever les enjeux que cette question implique. Les connaissances acquises durant les années universitaires du candidat doivent clairement apparaître de manière organisée et pensée.
Le candidat doit avoir conscience que cette épreuve de maîtrise des savoirs académiques cherche à faire émerger sa réflexion sur les enjeux et le fonctionnement du système éducatif. Ce sujet demandait des connaissances qui devaient avoir été assimilées par le candidat au cours de sa formation. La bibliographie indicative du concours couvre en effet les champs proposés au candidat dans la seconde partie de la consigne. Une nouveauté est toutefois à noter : l'apparition d'une réelle demande d'apport en sciences cognitives. Il fallait donc, si possible en fonction de ses connaissances, trouver comment aborder ce champ moins habituel dans les sujets passés.
• Le sujet en effet porte sur le thème du travail personnel des élèves, sujet qui n'est pas sans lien avec les évolutions sociales et l'entrée croissante de méthodes de motivation et de travail sur l'ambition personnelle, telles que la PNL (programmation neurolinguistique), largement utilisée dans les techniques de coaching en entreprise. Le travail personnel est ici à rapprocher de la psychologie individuelle et du bien-être recherché dans les activités professionnelles, scolaires ou plus récréatives. L'idée est donc de fournir aux élèves les moyens de développer leur potentiel propre au travers de l'école. Cependant, une première tension apparaît qu'il faudra analyser par la suite. L'école en France, depuis sa création telle que nous la connaissons par Jules Ferry, est faite pour fournir des connaissances communes et globales avec comme objectif l'insertion socioprofessionnelle de « masse », terme qui sera adopté à partir de 1975 sous celui de « massification » de l'enseignement secondaire grâce à la création du collège unique par la réforme Haby. Ce terme de masse n'est ainsi pas à prendre dans un sens péjoratif, mais il faut comprendre que l'école républicaine est, à son avènement, faite pour « intégrer » un individu dans un groupe social déjà constitué qui vient dans un premier temps gommer les particularités de chacun. Ainsi, le mot « personnel » n'est-il pas la priorité de l'école ; le développement, l'épanouissement et le bien-être viendront plus tard. Finalement, c'est dans la circulaire de mission des conseillers principaux d'éducation (n° 82-482) de 1982 que les termes « d'épanouissement personnel » apparaissent. Le collège unique en 1975 a fait en effet émerger des problématiques individuelles dont l'impact direct sur le fonctionnement du système éducatif et de la société était jusque-là ignoré.
Le parcours personnel de l'élève en tant que tel est une donnée relativement récente pour le système éducatif. Si ce dernier vise, depuis 1981 et la création des zones d'éducation prioritaire, à donner plus à ceux qui ont le moins, il s'agit pour autant d'une politique globale qui ne prend en compte l'individu que minoritairement. Il faut donc attendre 2005 et la loi sur l'égalité des chances pour que des dispositifs de prise en charge individuelle d'un point de vue scolaire voient le jour.
En effet, l'égalité des chances vise à offrir aux individus les mêmes chances de réussite sociale indépendamment de leurs origines sociales ou ethniques, de leur sexe, ou encore de leurs finances, cette liste n'étant pas exhaustive. Elle cherche donc à ce que tous et chacun puissent développer ses potentialités individuelles pour le bien du collectif. Cette loi inverse donc la tendance républicaine, tout en la maintenant. Alors qu'il s'agissait pour Jules Ferry d'absorber l'individu dans le collectif, désormais il s'agit de maintenir les idéaux collectifs tout en laissant l'individu se développer pleinement avec eux et non pas sans eux, ce qui représente une difficulté fondamentale pour l'école car elle est tendue entre ces deux exigences : former une nation unie autour de grands principes organisateurs et donner à chaque individu la chance de devenir ce qu'il souhaite être en fonction de ses possibilités, maximisées par l'attention scolaire à ses besoins particuliers.
Le problème du « travail personnel des élèves », comme cela est formulé dans le sujet, manifeste cette tension entre l'individuel et le collectif, le pluriel employé vient le souligner. Il ne s'agit pas du travail personnel de l'élève qui enjoindrait à rester dans le domaine individuel, mais du travail personnel des élèves qui marque son importance pour l'unité de la nation.
On peut définir le travail personnel ainsi : « ensemble des processus mobilisés de façon autonome et personnelle par l'élève pour s'approprier les objets d'enseignement ». Il faut ici insister sur le terme d'autonomie ; celle-ci se développe tout au long du parcours de l'élève dès l'école maternelle, mais un individu n'acquiert d'autonomie que s'il est guidé par des tiers vers celle-ci. C'est d'ailleurs l'objet du travail de Jean-Jacques, le précepteur d'Émile dans Émile ou de l'éducation de Jean-Jacques Rousseau.
En outre, il ne faut pas oublier que ce sujet vise à recruter de futurs CPE. Selon la définition donnée ci-dessus, le candidat doit aller chercher ce qui, dans les missions du CPE, amène les élèves à s'approprier des contenus. Il faut donc faire preuve d'inventivité et de perspicacité sur ce point.
Ainsi, relater une longue liste des différents dispositifs mis en place depuis 1989 ne saurait suffire à traiter le sujet correctement ; il nous semble qu'il fallait soulever ses tensions et montrer toute la difficulté qu'éprouve le système éducatif à prendre en compte l'individu en tant que tel tout au long de son parcours scolaire. Cela explique également pourquoi la consigne souligne l'aspect « problématisation » du sujet, les enjeux que doit relever actuellement le système éducatif sont majeurs.
• Si l'on peut se permettre cette illustration : le problème connu cette année durant le confinement a mis en lumière la très grande difficulté pour certains élèves de ne pas avoir été suivis en présentiel. Il ne s'agit pas seulement de toutes les difficultés sociales qui se sont révélées ou accentuées durant cette période, mais aussi du suivi que les enseignants ne peuvent faire que lorsqu'ils sont avec leurs élèves. Cela ne vaut pas uniquement pour les élèves en situation d'échec mais pour tous les élèves. Enseigner est un métier de communication ; les écrans, s'ils sont utiles, ne permettent pas un lien aussi efficace que le face-à-face. Certes, le sujet avait été choisi avant que le confinement ne se mette en place, mais il a le mérite de montrer à quel point l'aide personnelle est cruciale pour motiver les élèves à réussir.
Conseils de présentation de la copie
• Le plan en trois parties a le mérite d'éviter le manque de clarté que trop d'arguments mis bout à bout pourraient occasionner dans un plan en deux parties. L'opportunité de rédiger deux transitions dans le plan en trois parties permet en outre de rappeler au correcteur l'essentiel de la partie précédente de façon à faciliter sa lecture.
• La construction de la copie doit être équilibrée : trois parties, trois sous-parties (ou paragraphes) dans chacune des parties, une transition entre les parties I et II et II et III, une introduction et une conclusion. La forme est importante pour la qualité de l'évaluation. Titres et sous-titres ne doivent évidemment pas apparaître dans la copie. Un paragraphe débute par un retrait de première ligne et on ne doit sauter de ligne qu'entre les parties. Chaque sous-partie devra faire référence à un point bibliographique et à une référence réglementaire ou historique.
• Nous attirons votre attention sur la construction de l'introduction, première image que se fait le jury de la qualité de la copie. Une introduction claire se déroule en quatre temps : un paragraphe pour la contextualisation du sujet, un paragraphe pour la reformulation du sujet, un paragraphe pour la problématique et enfin un paragraphe pour l'annonce du plan.
• Autre point important : la qualité de l'écriture, du style et de l'orthographe. Pour une meilleure lisibilité, il est en effet préférable d'écrire au stylo à bille noir. Il faut également veiller à garder du temps pour se relire et à varier le vocabulaire en utilisant des connecteurs logiques, pour montrer l'enchaînement des idées.
Proposition de corrigé

Introduction
Le confinement débuté en mars 2020 a révélé à la population française les difficultés éprouvées parfois par le personnel de l'Éducation nationale à faire son métier dans les meilleures conditions. Sur les réseaux sociaux, les appels au secours formulés sous forme humoristique de parents débordés par le travail à la maison, les devoirs, les cours en ligne et l'organisation de la vie en général ont fleuri et de nombreux « merci les profs » ont été entendus. Enseigner est en effet un métier, souvent complexe mais aussi très satisfaisant lorsque les élèves réussissent, un examen, un concours, une orientation, un projet ; bref, la satisfaction du métier tient essentiellement dans la réussite des élèves et dans les relations que les personnels établissent avec eux. Or ces relations, fondamentales pour la motivation, ont été mises à mal durant une longue période dont on ne mesure pas encore tous les effets et toutes les implications. Un certain nombre de psychologues ont déjà soulevé les possibles impacts sur les relations sociales, notamment entre pairs, mais on ne connaît pas encore l'effet sur les relations adultes/élèves à long terme car la reprise en mai ayant été de courte durée et effectuée dans des conditions particulières n'est pas révélatrice.
La place du travail personnel des élèves a donc été mise en lumière durant cette période où chacun s'est trouvé seul pour organiser son travail, faire ses devoirs… Si le soutien des parents a été fondamental, cela révèle à quel point la présence des adultes autour de l'élève joue un rôle dans son parcours scolaire. C'est pourquoi il apparaît que ni le travail des seuls personnels de l'Éducation nationale, ni la seule présence des parents aux côtés des élèves ne suffisent, les deux doivent œuvrer de concert pour que la réussite soit effective, le travail personnel des élèves ne dépend donc pas d'eux seuls mais de la façon dont les adultes les guident dans l'acquisition de connaissances et de compétences et dans leurs choix. L'éducation au choix concerne en effet divers champs des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. Réussir scolairement et personnellement requiert d'apprendre à faire des choix, de son propre point de vue et en fonction de ses capacités, ce qui n'est possible qu'à condition que l'on soit aidé et guidé dans le développement de ses potentialités. La société exige donc de l'école qu'elle sache tirer le meilleur parti de l'individu pour son bénéfice collectif, les aspirations de l'individu doivent alors venir coïncider avec celles de la société. Il apparaît donc que la réussite de tous les élèves, passant par leur travail personnel, soit une œuvre collective, contrairement à ce que l'expression « travail personnel » semble impliquer au premier abord.
Dans cette mesure, nous nous demanderons comment, avec l'objectif d'égalité des chances qui est le sien, l'école tente de faire réussir tous les élèves à la fois dans l'objectif de les faire adhérer pleinement aux valeurs de la République et dans celui de développer le potentiel propre de chacun en mettant en avant l'autonomie et le travail pour atteindre cette réussite.
Dans un premier temps, nous étudierons l'évolution de la prise en compte de l'individu au sein du système éducatif. Puis nous mettrons en exergue les tensions occasionnées par le conflit entre universalité des valeurs et individualisme démocratique. Enfin, nous montrerons en quoi l'idée du travail personnel des élèves peut venir résoudre certaines de ces tensions.
I. De l'universalisme républicain à l'individualisme démocratique
La philosophie en France depuis Descartes, qui, selon Brigitte Frelat-Kahn dans L'École en France et la Pensée libérale, est le père de la démocratie telle que nous la connaissons, en ayant rendu universelle l'idée que chacun possède la même capacité que tout autre à user de sa raison, n'a cessé d'influer sur la construction de l'École républicaine. Les philosophes des Lumières, notamment Condorcet (Cinq mémoires sur l'instruction publique) et Rousseau (Émile ou de l'éducation), ont promu, d'une part, l'idée que tous les individus étaient éducables et qu'il fallait aider chacun à développer ses potentialités en fonction des besoins de la société, d'autre part que l'enfance était un stade spécifique de l'évolution d'un individu qu'il fallait prendre en compte en tant que tel. Pour autant, si ces idées font leur chemin, l'École républicaine conçue par Jules Ferry entre 1881 et 1883, si elle pose les fondements d'une école humaniste, ne se préoccupe pas des individus, bien au contraire puisque l'universalisme républicain est fondé sur l'idée que les particularismes doivent être gommés au profit de l'adhésion aux valeurs républicaines. Comme l'écrit Dominique Schnapper dans La Communauté des citoyens, l'école est une « machine de guerre » contre la famille. La notion d'intégration prend ici tout son sens : « intégrer », de ce point de vue, c'est désintégrer ce qui fait de l'individu un être unique au profit de l'être social, du citoyen. Les valeurs républicaines, les droits libertés octroyés par la devise républicaine « Égalité, liberté, fraternité » et l'adhésion de tous à ces valeurs l'emportent sur les revendications individuelles. Cependant, comme nous le verrons plus tard, ce sont aussi ces droits, notamment l'égalité, qui vont venir conforter le besoin de démocratie au sein de la société et qui vont conduire à plusieurs redéfinitions du système éducatif. Cette valeur est d'ailleurs au fondement de ce qu'on appellera « l'individualisme démocratique », comme a pu le montrer, dès le xixe siècle, Alexis de Tocqueville aux États-Unis. L'égale dignité de tous les êtres humains telle qu'elle apparaît dans la Déclaration des droits de l'Homme de 1789, et plus tard dans son universalisation en 1948, a provoqué les bouleversements politiques et sociaux connus par les démocraties occidentales.
Il n'est donc pas question dans cette version première de l'École républicaine de s'attarder sur les besoins individuels des élèves, le travail personnel n'est pas une priorité, en tout cas pas dans sa dimension de bien-être individuel tel qu'il est pensé actuellement. Évidemment, l'école est exigeante, incarnée par les « hussards noirs », la répétition est de mise pour apprendre à « lire, écrire, compter » et la sanction est parfois humiliante, comme a pu le souligner Pierre Merle dans L'Élève humilié, pour que les connaissances jugées nécessaires à la vie sociale s'inscrivent de façon pérenne dans les cerveaux et dans les cœurs (Jules Ferry). Cette forme d'enseignement vaut jusqu'au lycée puisque le surveillant général a pour mission dès 1847 d'organiser le travail des maîtres d'études et des répétiteurs ; ce rôle est maintenu jusqu'en 1970 même s'il connaît des évolutions au cours du xxe siècle. L'épanouissement n'est envisagé qu'en tant que visée du citoyen au sein de la société civile, et seulement pour les hommes. De ce fait, l'école est inégalitaire à double titre, puisqu'elle distingue aussi le milieu social d'origine : seuls les plus méritants du peuple peuvent accéder à des études longues et à des places sociales plus élevées que celles de leurs parents. Le travail personnel est ici intimement lié au talent individuel et au mérite dans un système qui fonctionne bien car le taux de chômage est bas et que les ambitions individuelles ne sont pas une priorité pour la majorité de la société. Généralement, on reproduit le statut social de ses parents.
Pourtant, les anciennes ambitions des philosophes des Lumières restent présentes au sein de la pensée politique et sociale. En effet, à la suite de la Première Guerre mondiale, les Compagnons de l'Université nouvelle viennent revendiquer une école plus juste où chacun puisse développer ses potentialités. Les idées de chercheurs américains en philosophie et en psychologie tels John Dewey ou Carl Rogers font leur chemin et on envisage davantage une éducation plus démocratique à la fois dans le fonctionnement de la classe mais aussi relativement au fonctionnement politique de la société. Ce sont d'ailleurs les surveillants généraux qui amorcent une forme scolaire autre en offrant sur le temps des vacances scolaires des activités plus récréatives aux lycéens qui restent à l'internat (Les Conseillers principaux d'éducation, Rémy, Sérazin & Vitali). L'injustice sociale devient de moins en moins tolérable et les politiques évoluent en accordant davantage de droits créances, les congés payés en 1936 par le gouvernement du Front populaire, la contraception en 1967 par la loi Neuwirth. Cet accroissement des droits créances, à savoir des droits protégeant ou améliorant la vie individuelle, fait entrer la société dans un nouveau mode de fonctionnement. Si, jusque dans les années d'après 1945, les ambitions universalistes et humanistes de l'école de Ferry continuent à trouver une adhésion majoritaire au sein de la société, il semble que le choc culturel et philosophique provoqué par les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale ait engagé une évolution des mentalités tant politiques qu'individuelles. Une demande croissante au niveau de l'enseignement se fait jour, celle d'une démocratisation et d'une ouverture à l'égalité des places (François Dubet, Les Places et les Chances). Les besoins, les envies, les désirs individuels se font de plus en plus entendre jusqu'à provoquer une révolution culturelle et sociale en 1968. C'est un bouleversement social autant que politique qui conduit Valéry Giscard d'Estaing à proposer en 1973 l'idée d'un socle commun de connaissances, idée qui n'est pas retenue comme telle, mais en 1975 le collège unique devient une première réponse forte à la demande de démocratisation de l'enseignement secondaire.
Transition
Si le système éducatif a évolué autour de la prise en compte des besoins individuels alors qu'il s'était construit contre eux, si la massification a eu lieu puisque la majorité des jeunes de 3 à 18 ans se trouve sur les bancs des écoles, il semble qu'une réelle démocratisation ne soit pas encore à l'ordre du jour. Les enquêtes Pisa depuis près de vingt ans montrent que les écarts de réussite entre les élèves issus de milieux favorisés et ceux issus de milieux défavorisés se creusent, les inégalités sociales également. Pourtant, depuis le début des années 1980, les dispositifs de soutien individuel se multiplient. En effet, si les critères de classement en zone d'éducation prioritaire sont collectifs et évalués de façon globale relativement aux particularités d'un territoire, l'idée de donner plus à ceux qui ont le moins est un pas non négligeable vers l'individualisation des parcours scolaires. Nous verrons dans cette deuxième partie comment les évolutions politiques et sociales à partir des années 1980 ont conduit au développement du bien-être de l'individu au sein du système éducatif français.
II. La Nation face à ses contradictions
L'objectif affiché par Alain Savary en 1981 est de promouvoir une démocratisation de l'enseignement en permettant aux élèves n'ayant pas « le capital culturel » (Bourdieu et Passeron, La Reproduction, 1970) attendu par l'enseignement scolaire de compenser les inégalités de réussite scolaire liées aux inégalités sociales. Chacun doit avoir ainsi le maximum de chances de réussir à obtenir la meilleure place possible dans la société. Ce qui n'est pas sans poser de nombreux problèmes au système éducatif. Comme le décrit Marie Duru-Bellat dans L'Inflation scolaire, la massification de l'enseignement secondaire intervient à un moment où l'économie se porte mal et où le chômage fait son entrée massive dans la société après les années d'abondance d'après-guerre. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 sont concomitants de la création du collège unique et de la promesse faite par la Nation d'une égalité devant les places sociales en ouvrant à tous la possibilité de faire des études universitaires. Le diplôme devient en France la garantie d'une insertion socioprofessionnelle réussie. Malgré cela, petit à petit, l'école ne semble plus remplir le rôle d'ascenseur social espéré, les diplômes sont dévalués sur le marché du travail et un certain nombre de jeunes diplômés, y compris ceux avec des niveaux universitaires élevés, ne trouvent pas à s'inscrire dans le monde du travail à hauteur de leur diplomation. Ainsi les politiques d'éducation prioritaire vont-elles subir plusieurs aménagements et relances jusqu'à nos jours. Il se trouve que la politique de départ qui consistait à donner plus de moyens humains et financiers à ceux qui en avaient le plus besoin peine à faire réussir tous les élèves, les résultats des enquêtes Pisa viennent confirmer cette tendance. Pour autant, cette évaluation est effectuée au niveau global et non pas individuel. Certains résultats sont encourageants, notamment la baisse de sortie d'élèves sans diplôme depuis une quinzaine d'années.
La promesse non tenue d'un point de vue global d'ascenseur social a eu des répercussions inattendues sur le système éducatif, notamment l'accroissement des violences entre élèves ou envers les personnels ; cela est expliqué par une perte du sens des apprentissages scolaires compte tenu d'une inutilité supposée des diplômes pour l'insertion sociale. Pourtant, pour François Dubet dans L'École des chances, mieux vaut quoi qu'il arrive être diplômé. C'est pourquoi le travail sur le parcours personnel de l'élève n'a cessé de s'intensifier. D'une part, la circulaire de mission des CPE de 1982 crée un personnel dont l'une des missions est l'épanouissement collectif et personnel des élèves ; d'autre part, dès 1989, la loi d'orientation du 10 juillet dite « loi Jospin » pose les fondements de l'individualisation des parcours. Pourtant, cette loi, si elle met l'élève au centre du système éducatif, n'a pas fait l'unanimité. En effet, on a cru voir dans cette loi un abandon du caractère humaniste et universaliste de l'École républicaine par la centration du système sur l'élève et non plus sur les savoirs universels requis pour devenir un citoyen conscient de son appartenance nationale. Cette loi a vu fleurir ce qui peut actuellement être taxé de « pédagogisme » par des auteurs comme Jean-Paul Brighelli ou Alain Finkielkraut. À partir de cette date, il est demandé aux enseignants d'effectuer une différenciation pédagogique pour mieux accompagner le travail personnel des élèves. Il s'avère que les méthodes de travail ne sont pas innées. Le postulat d'éducabilité (Philippe Meirieu, Le Choix d'éduquer), héritier de la perfectibilité rousseauiste, enjoint chaque membre de la communauté éducative à œuvrer vers le développement de l'autonomie de l'élève. Cette autonomie, comme les philosophes l'ont montré, n'est pas donnée mais conquise tout le temps que s'acquièrent les capacités de réflexion et de choix. Or, chaque individu ayant son caractère et ses compétences propres, il est reproché à l'école de ne traiter que de la masse des individus sans prendre en compte les difficultés personnelles. Or dans une société qui promeut l'école comme permettant la distribution de places et des rôles sociaux, celle-ci doit aussi garantir que tous et chacun puissent y réussir au mieux. Le paradoxe est ici évident : comment faire d'un être individuel à la fois un meilleur lui-même pour lui-même et que cela permette aussi à la société d'en bénéficier collectivement ?
Il est à noter également qu'en 1989 le conseiller principal fait son entrée en pédagogie, car il participe au même titre que les enseignants au conseil de classe et donc à l'évaluation des élèves. Cette fonction prend un rôle de plus en plus important dans l'organisation des dispositifs d'aide au travail personnel des élèves, en mettant en œuvre les conditions propices de travail par l'organisation du service de « vie scolaire ». En outre, pour tenir les deux objectifs évoqués dans le paragraphe précédent, une nouvelle loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école voit le jour en 2005, qui place au centre du système non pas seulement l'élève mais l'élève et ses savoirs, et rappelle ainsi la mission première de l'école, celle de transmettre des savoirs. Cette loi impose la mise en place de l'égalité des chances et le socle commun de connaissances et de compétences sur le modèle des accords de Lisbonne de 2000. Chaque élève doit donc acquérir un savoir minimal de base qui ironiquement a été appelé « smic » culturel. Tout Français doit donc maîtriser un ensemble de savoirs fondamentaux lui permettant de s'insérer socio-professionnellement. L'accompagnement personnalisé qui n'a cessé de se développer jusqu'à la rentrée 2020 a pour objectif d'aider les élèves dans l'acquisition des connaissances et compétences nécessaires mais aussi dans le choix de leur orientation. Les parcours mis en place par la loi de 2013 entrent également dans le cadre de cette personnalisation de la scolarité de chaque élève. Ainsi s'opère un renversement des objectifs de la Nation. Pour acquérir et exercer pleinement sa citoyenneté, il ne s'agit plus de se fondre dans le collectif dans une reconnaissance première des valeurs de la République car ces valeurs ne peuvent être acquises et reconnues que si l'individu se développe en même temps que le collectif. Le travail personnel des élèves se trouve donc mis au centre de l'insertion sociale. Si l'épanouissement n'est pas possible au sein de l'école, alors cela peut avoir au travers des actes de l'individu des conséquences désastreuses sur le vivre ensemble. C'est pour cette raison qu'il a été demandé aux personnels de l'Éducation nationale, au lendemain des attentats de 2015, de rasseoir les valeurs de la République en prenant en compte les difficultés individuelles. Comme nous le disions plus haut, l'école en tant que distributrice des places sociales ne peut se passer de promettre un avenir meilleur à ses élèves.
Transition
Ainsi, nous avons vu dans cette seconde partie que la Nation, qui s'est fixée pour objectif, au travers des différentes lois organisant le système éducatif depuis 1975, de faire réussir tous les élèves, peine à remplir cet objectif d'un point de vue individuel et collectif. Pour autant, les recherches en sciences sociales et cognitives qui tendent à un développement massif de la pédagogie différenciée permettent des évolutions dans la manière d'appréhender la difficulté scolaire mais aussi la haute compétence scolaire. Le développement de l'individualisme démocratique, souvent critiqué, n'est donc pas si néfaste puisqu'il permet une reconnaissance des droits de chacun. C'est ainsi qu'on voit s'insérer au sein des écoles de plus en plus d'élèves au profil particulier représentant la diversité de la société.
III. Le travail personnel des élèves au centre du système
On pourrait croire que l'aide au travail personnel ne concerne que les élèves qui sont les moins performants scolairement et que les dispositifs d'aide leur seraient prioritairement adressés. Cependant, depuis 2013 et la loi de refondation de l'École de la République, l'inclusion scolaire est au centre des préoccupations. Or, l'inclusion scolaire ne concerne pas uniquement les élèves en situation de handicap ou à besoins éducatifs particuliers mais tous les élèves, y compris ceux qui à première vue n'auraient pas de difficulté particulière. Cela avait été amorcé dès 2005 par la création des programmes personnalisés de réussite éducative (PPRE) qui avaient pour but de conduire les élèves, sur un temps relativement court, à remédier à des difficultés précises leur permettant d'acquérir les compétences et connaissances du socle commun, mis en place par la même loi. Or, désormais ces PPRE sont utilisés dans les établissements non seulement pour les difficultés scolaires dans les disciplines enseignées mais aussi pour des élèves dont le comportement ou les particularités empêchent le bon déroulement de la scolarité. En outre, ils permettent aux élèves diagnostiqués EIP (élèves intellectuellement précoces) de bénéficier d'aménagements propres à leurs caractéristiques intellectuelles, attendu que les sciences cognitives ont permis depuis plusieurs années de mieux repérer et encadrer ce profil d'élèves. S'intéresser au travail personnel des élèves ne concerne donc pas l'aspect purement didactique car l'acte pédagogique requiert aussi que les enseignants puissent conduire les élèves à s'insérer à la fois dans la classe ou l'établissement et dans le monde. Pour cette raison, la circulaire de mission des CPE de 2015 vient clairement asseoir les missions de ces derniers dans l'objectif d'accompagnement personnel des élèves. Acquérir de la confiance en soi permet de se positionner par rapport à soi et par rapport aux autres, ce qui est une condition nécessaire pour que les valeurs de la Nation reprennent leur sens premier.
C'est pourquoi le développement des compétences psychosociales appuyé par les recherches en neurosciences et en sciences cognitives devient une priorité pour l'école de la République. L'OMS les définit ainsi en 1993 : « Les compétences psychosociales sont la capacité d'une personne à répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne. C'est l'aptitude d'une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adoptant un comportement approprié et positif à l'occasion des relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement. » Depuis 2013, les parcours éducatifs visent ainsi le développement de ces compétences en travaillant le caractère transversal des savoirs, savoir-faire et savoir-être. Ils visent à ce que les élèves prennent des initiatives dans leur choix de support et de sujets ; évidemment, selon l'âge des élèves, le guidage des adultes sera plus ou moins présent. Ce qui se trouve donc au centre de ces parcours, c'est le travail personnel des élèves pour les amener vers l'autonomie et la vie sociale et professionnelle. L'acquisition d'une culture commune requiert que les élèves s'approprient les éléments de cette culture avec leurs profils personnels. Le collectif se construit par l'individu et inversement. C'est ce cercle fondamental que l'école cherche à développer pour que la Nation trouve ou retrouve une unité qui seule fait sens pour la construction d'une société motivée par l'ambition d'égalité des chances. Si la Nation fixe comme objectif à l'école de faire réussir tous les élèves, c'est pour que son fonctionnement politique et démocratique puisse perdurer. L'autonomie est philosophiquement la capacité de s'autodéterminer dans ses choix de façon rationnelle et raisonnable ; or, la raison en l'élève n'est pas donnée telle quelle et nécessite l'accompagnement de tous les adultes qui fréquentent l'élève. Ainsi, depuis 2003, la présence et l'action des parents sont de plus en plus mises en avant dans le système éducatif. La communauté éducative ne prend son sens que si tous les acteurs de l'éducation, au sens large, fonctionnent avec un but commun, celui de la réussite personnelle des élèves.
Pour entrer désormais dans l'aspect plus pratique du fonctionnement du système éducatif, plusieurs points sont à soulever pour la mise en œuvre de ces ambitions. Premièrement, la décentralisation amorcée en 1983 a permis une plus grande autonomie des établissements dans la prise en compte de la spécificité des élèves et dans l'aide au parcours personnel. Il a aussi été remarqué que les élèves en situation de difficultés scolaires ne souffraient pas forcément de pathologies associées. En 1996, les sections d'enseignement général et professionnel adapté (SEGPA) montrent une volonté de différencier les parcours en soutenant ceux dont les compétences scolaires ont du mal à s'asseoir. L'accroissement des initiatives locales et la création de partenariats entre établissements ou avec des extérieurs ont encouragé une plus grande diversité des parcours. Si l'on prend l'exemple du dispositif des « cordées de la réussite », celui-ci met en lumière le travail personnel des élèves en permettant de développer l'ambition scolaire chez des élèves issus d'établissement de l'éducation prioritaire. Autre dispositif créé à la rentrée 2017 : le dispositif « devoirs faits » à destination de tous les élèves. Celui-ci n'est en effet pas restreint à une catégorie d'établissements mais s'étend sur tous les territoires, ce qui montre une individualisation croissante des parcours, puisque le soutien à la scolarité n'est plus considéré comme étant essentiellement destiné aux élèves de l'éducation prioritaire. N'importe quel élève, quels que soient ses résultats, peut bénéficier du dispositif. L'individualisation des parcours va semble-t-il devenir une priorité de plus en plus importante, notamment après la période de confinement, le retour en classe va nécessiter une prise en compte particulière en fonction des lacunes et manques observés à la rentrée 2020. Le travail personnel des élèves a été particulièrement sollicité durant cette période et ceux qui n'avaient pas acquis de méthodes solides risquent d'être confrontés à l'échec. Les équipes pédagogiques et éducatives vont devoir redoubler d'ingéniosité pour ne laisser aucun élève au bord du chemin. Il va également s'agir de travailler davantage sur la méthode puisque si une telle situation devait se reproduire, il faudrait mieux garantir la continuité pour tous. La Nation se doit donc de remplir ce double dessein, assurer sa continuité politique au travers d'une éducation au bien-être et à l'épanouissement personnel.
Conclusion
Ainsi, si l'école de la confiance doit advenir, il faut que cette dernière regagne la confiance de la société. L'individu se revendiquant de plus en plus contre le collectif, c'est à l'école d'offrir les conditions de possibilité de leur coexistence pacifique. Le travail personnel des élèves est donc au centre de cette ambition qui est celui d'unifier la Nation tout en travaillant sur le développement et l'épanouissement de chacun. Les valeurs de la République chères et fondatrices de notre démocratie constituent l'enjeu politique de l'école aujourd'hui. Faisons donc le pari que l'individualisation des parcours soit le fondement d'un fonctionnement politique qui tende à la fois à l'égalité des chances et à l'égalité des places.
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