Première partie de la première épreuve d'admissibilité session 2012 – Français, groupement académique 1

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Sujet

I. Question relative aux textes proposés (6 points)
Vous analyserez les différentes conceptions du personnage de roman à partir des textes du corpus.
II. Questions ayant trait à la grammaire, à l'orthographe et au lexique (6 points)
II. 1. Grammaire
Dans le texte 4, vous repérerez les mots utilisés pour désigner le personnage de Michel Houellebecq depuis « Il parlait vite […] » jusqu'à « […] je ne pourrais rien faire ». Vous indiquerez leur nature et vous proposerez une justification de leur emploi.
II. 2. Orthographe
Pour les mots soulignés, vous proposerez un classement des occurrences de la lettre s, selon ses valeurs orthographiques :
« Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par madame Couture, et donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait rafraîchi les trois chambres de cet appartement moyennant une indemnité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant ameublement composé de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en velours d'Utrecht, […] »
II. 3. Lexique
Dans l'extrait du Père Goriot, vous expliquerez, à partir de leur formation et/ ou du contexte de la phrase, le sens des mots suivants :
piriforme (première partie du texte) ; larmier, rustaud (deuxième partie du texte).
Textes
Texte 1
« Le personnage Nous en a-t-on assez parlé, du « personnage » ! Et ça ne semble, hélas, pas près de finir. Cinquante années de maladie, le constat de son décès enregistré à maintes reprises par les plus sérieux essayistes, rien n'a encore réussi à le faire tomber du piédestal où l'avait placé le xixe siècle. C'est une momie à présent, mais qui trône toujours avec la même majesté – quoique postiche – au milieu des valeurs que révère la critique traditionnelle. C'est même là qu'elle reconnaît le « vrai » romancier : « il crée des personnages »… Pour justifier le bien-fondé de ce point de vue, on utilise le raisonnement habituel : Balzac nous a laissé le père Goriot, Dostoïevski a donné le jour aux Karamazov, écrire des romans ne peut plus donc être que cela : ajouter quelques figures modernes à la galerie de portraits que constitue notre histoire littéraire. Un personnage, tout le monde sait ce que le mot signifie. Ce n'est pas un il quelconque, anonyme et translucide, simple sujet de l'action exprimée par le verbe. Un personnage doit avoir un nom propre, double si possible : nom de famille et prénom. Il doit avoir des parents, une hérédité. Il doit avoir une profession. S'il a des biens, cela n'en vaudra que mieux. Enfin il doit posséder un « caractère », un visage qui le reflète, un passé qui a modelé celui-ci et celui-là. Son caractère dicte ses actions, le fait réagir de façon déterminée à chaque événement. Son caractère permet au lecteur de le juger, de l'aimer, de le haïr. C'est grâce à ce caractère qu'il léguera un jour son nom à un type humain, qui attendait, dirait-on, la consécration de ce baptême.[…] Aucune des grandes œuvres contemporaines ne correspond en effet sur ce point aux normes de la critique. […] On pourrait multiplier les exemples. En fait, les créateurs de personnages, au sens traditionnel, ne réussissent plus à nous proposer que des fantoches auxquels eux-mêmes ont cessé de croire. Le roman de personnages appartient bel et bien au passé, il caractérise une époque : celle qui marqua l'apogée de l'individu. »
Alain ROBBE-GRILLET, Pour un nouveau roman, « Sur quelques notions périmées » (1957), Éditions de Minuit, p. 26 et sqq.

Texte 2
« Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'était retiré chez madame Vauquer, en 1813, après avoir quitté les affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par madame Couture, et donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait rafraîchi les trois chambres de cet appartement moyennant une indemnité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant ameublement composé de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures à la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-être l'insouciante générosité que mit à se laisser attraper le père Goriot, qui vers cette époque était respectueusement nommé monsieur Goriot, le fit-elle considérer comme un imbécile, qui ne connaissait rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Madame Vauquer avait admiré dix-huit chemises de demi-hollande(1) dont la finesse était d'autant plus remarquable que le vermicellier portait sur son jabot dormant deux épingles unies par une chaînette, et dont chacune était montée d'un gros diamant. Habituellement vêtu d'un habit bleu-barbeau(2), il prenait chaque jour un gilet de piqué blanc, sous lequel fluctuait son ventre piriforme et proéminent, qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques.[…] Enfin, madame Vauquer avait bien vu, de son œil de pie, quelques inscriptions sur le Grand Livre qui, vaguement additionnées, pouvaient faire à cet excellent Goriot un revenu d'environ huit à dix mille francs. Dès ce jour, madame Vauquer, née de Conflans, qui avait alors quarante-huit ans effectifs et n'en acceptait que trente-neuf, eut des idées. Quoique le larmier des yeux de Goriot fût retourné, gonflé, pendant, ce qui l'obligeait à les essuyer assez fréquemment, elle lui trouva l'air agréable et comme il faut. D'ailleurs son mollet charnu, saillant, pronostiquait, autant que son long nez carré, des qualités morales auxquelles paraissait tenir la veuve, et que confirmait la face lunaire et naïvement niaise du bonhomme. Ce devait être une bête solidement bâtie, capable de dépenser tout son esprit en sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le coiffeur de l'École Polytechnique vint lui poudrer tous les matins, dessinaient cinq pointes sur son front bas, et décoraient bien sa figure. Quoique un peu rustaud, il était si bien tiré à quatre épingles, il prenait si richement son tabac, il le humait en homme si sûr de toujours avoir sa tabatière pleine de macouba, que le jour où monsieur Goriot s'installa chez elle, madame Vauquer se coucha le soir en rôtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du désir qui la saisit de quitter le suaire de Vauquer pour renaître en Goriot. »
Honoré DE BALZAC, Le Père Goriot, Gallimard, « Folio classique », p. 46 et sqq. [1re édition : 1835]

Texte 3
Le critique P. Bayard s'interroge sur les raisons pour lesquelles l'écrivain Conan Doyle, ayant fait disparaître son personnage de Sherlock Holmes à la fin d'une de ses aventures, a été contraint de le faire réapparaître, sous la pression de ses lecteurs, dans Le Chien des Baskerville.
« Pour certains lecteurs des aventures de Sherlock Holmes, le monde que ce dernier habite en compagnie du docteur Watson n'est pas un univers complètement imaginaire, mais possède bien une forme de réalité. Naturellement, dans la grande majorité des cas, cette croyance est inconsciente et celui qui en est victime sait parfaitement que Sherlock Holmes n'a jamais existé, et témoignera sans difficulté en ce sens si on l'interroge. Mais les choses se passent différemment au niveau inconscient, peuplé de toute une série de croyances délirantes, et où certains personnages imaginaires acquièrent une telle consistance qu'ils en deviennent réels. Ainsi se trouve confirmée l'hypothèse évoquée plus haut, selon laquelle il existe, entre les mondes de la fiction et le monde « réel » un monde intermédiaire propre à chacun, plus ou moins investi selon les sujets, et qui exerce une fonction de transition entre l'illusion et la réalité. Ce monde n'est ni complètement imaginaire ni complètement réel, puisque viennent s'y croiser, en s'y mêlant, des habitants des deux univers. Ce monde intermédiaire que chacun construit dans sa lecture peut certes devenir pathologique si le sujet n'est plus capable de faire la distinction entre la réalité et l'illusion. Mais il exerce aussi une fonction bénéfique en offrant au sujet, à peu de frais, la possibilité de remaniements identificatoires qui lui permettent d'améliorer l'image qu'il a de lui-même. Ce monde intermédiaire n'a pas la rigueur de celui du fantasme, qui reste rivé à un scénario élémentaire et répétitif dont les conditions sont impératives. Le sujet n'occupe pas nécessairement dans cet espace de transition une place précise, au sens où il serait, de manière contraignante, Holmes ou Moriarty(3). Son identité y est souvent floue et mobile, et ses relations aux personnages littéraires peuvent demeurer indistinctes. Mais il en est bien un habitant et subit les effets psychologiques des événements qui s'y produisent. Pour de nombreux admirateurs de Sherlock Holmes, sa disparition, de ce fait, ne correspond pas seulement à la suppression d'un plaisir de lecture. Elle constitue une intrusion violente dans leur monde intermédiaire et donc dans un espace qu'ils habitent intérieurement et qui fait partie d'eux-mêmes. À ce titre, c'est une authentique souffrance psychique qu'ils éprouvent, d'autant plus grande sans doute que leur monde a des territoires en partage avec celui d'autres lecteurs, et, comme dans le cas de la foule fanatisée, voit sa consistance ainsi renforcée. Par définition cet espace intermédiaire est un lieu de passage. Il permet aux habitants du monde « réel » de venir habiter, à défaut de l'univers de l'œuvre, un monde qu'ils suscitent dans son prolongement et où ils peuvent rencontrer les personnages. »
Pierre BAYARD, L'Affaire du Chien des Baskerville, Éditions de Minuit, 2008, p. 114 et sqq.

Texte 4
Dans ce roman, Michel Houellebecq est un des personnages. Ici, il accueille chez lui Jed Martin, le personnage principal, artiste, qui lui demande de rédiger le catalogue de sa prochaine exposition. La discussion s'engage sur la question du sujet en arts plastiques et en littérature.
« Il sonna, attendit une trentaine de secondes et l'auteur des Particules élémentaires vint lui ouvrir en chaussons, vêtu d'un pantalon de velours côtelé et d'une confortable veste d'intérieur en laine écrue. Il considéra longuement, pensivement Jed avant de reporter son regard sur la pelouse dans une méditation morose qui paraissait lui être habituelle. […] « Vous, je ne sais pas si vous pourriez faire quelque chose, sur le plan littéraire, avec le radiateur » insista Jed. « Enfin si, il y a Robbe-Grillet, il aurait simplement décrit le radiateur… Mais, je ne sais pas, je ne trouve pas ça tellement intéressant… » Il s'enlisait, avait conscience d'être confus et peut-être maladroit, Houellebecq aimait-il Robbe-Grillet ou non il n'en savait rien, mais surtout il se demandait lui-même, avec une sorte d'angoisse, pourquoi il avait bifurqué vers la peinture, qui lui posait encore, plusieurs années après, des problèmes techniques insurmontables, alors qu'il maîtrisait parfaitement les principes et l'appareillage de la photographie. « Oublions Robbe-Grillet » trancha son interlocuteur à son vif soulagement. « Si, éventuellement, avec ce radiateur, on pourrait faire quelque chose… Par exemple, je crois avoir lu sur Internet que votre père était architecte… — Oui, c'est exact ; je l'ai représenté dans un de mes tableaux, le jour où il a abandonné la direction de son entreprise. — Les gens achètent rarement ce type de radiateurs à titre individuel. Les clients sont en général des entreprises de construction, comme celle que dirigeait votre père, et ils achètent des radiateurs par dizaines, voire par centaines d'exemplaires. On pourrait très bien imaginer un thriller avec un important marché portant sur des milliers de radiateurs – pour équiper, par exemple, toutes les salles de classe d'un pays – des pots de vin, des interventions politiques, la commerciale très sexy d'une firme de radiateurs roumains. Dans ce cadre il pourrait très bien y avoir une longue description, sur plusieurs pages, de ce radiateur, et de modèles concurrents. » Il parlait vite maintenant, allumait cigarette sur cigarette, il donnait l'impression de fumer pour se calmer, pour ralentir le fonctionnement de son cerveau. Jed songea fugitivement que, compte tenu des activités du cabinet, son père avait plutôt été en position d'acheter massivement des climatiseurs ; sans doute l'avait-il fait. « Ces radiateurs sont en fonte, poursuivit Houellebecq avec animation ; probablement en fonte grise, à taux de carbone élevé, dont la dangerosité a maintes fois été soulignée dans des rapports d'experts. On pourrait considérer comme scandaleux que cette maison récente ait été équipée de radiateurs aussi anciens, de radiateurs au rabais en quelque sorte, et en cas d'accident, par exemple d'une explosion des radiateurs, je pourrais vraisemblablement me retourner contre les constructeurs. Je suppose que, dans un cas de ce genre, la responsabilité de votre père aurait été engagée ? — Oui, sans aucun doute. — Voilà un sujet magnifique, foutrement intéressant même, un authentique drame humain ! » s'enthousiasma l'auteur de Plateforme. « A priori la fonte ça vous a un petit côté xixe siècle, aristocratie ouvrière des hauts-fourneaux, absolument désuet en somme, et pourtant on fabrique encore de la fonte, pas en France évidemment, plutôt dans des pays du genre Pologne ou Malaisie. On pourrait très bien, aujourd'hui, retracer dans un roman le parcours du minerai de fer, la fusion réductrice du fer et du coke métallurgique, l'usinage du matériau, la commercialisation enfin – ça pourrait venir en ouverture du livre, comme une généalogie du radiateur. — Dans tous les cas, il me semble que vous avez besoin de personnages… — Oui, c'est vrai. Même si mon vrai sujet était les processus industriels, sans personnages je ne pourrais rien faire. […] » »
Michel HOUELLEBECQ, La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010, p. 138 et sqq.

(1)Demi-hollande : toile fine et serrée de qualité moyenne
(2)Bleu-barbeau : bleu clair (comme un bleuet)
(3)Moriarty, criminel régnant sur Londres, dans Le Dernier Problème, où S. Holmes disparaît.

Corrigé

I. Question relative aux textes proposés (6 points)
Proposition de corrigé
L'écriture romanesque implique des constantes, au sein desquelles le traitement des personnages occupe une place de premier plan. Les traitements en question révèlent autant de conceptions et de modèles qui, hérités de courants, ou plus ou moins en marge de ces derniers, diffèrent selon les auteurs. Le présent dossier a ainsi pour mérite de proposer deux extraits de romans, Le Père Goriot d'H. de Balzac (1835) et La Carte et le Territoire de M. Houellebecq (2010), en regard de deux essais critiques (« Sur quelques notions périmées », tiré de Pour un nouveau roman d'A. Robbe-Grillet (1957), et L'Affaire du Chien des Baskerville de P. Bayard (2008) ), lesquels apportent, chacun à leur manière, un aperçu de cette diversité. D'une part, ces textes le font à travers les débats que suscite la place du personnage de roman ; d'autre part, ils témoignent des conceptions que les romanciers ont de leur propre rôle et de leur incidence sur le statut du personnage ; enfin, ils permettent de soulever la question de la nécessité du personnage du point de vue de la réception.
Le critique P. Bayard, dans son essai sur Le Chien des Baskerville de Conan Doyle, constate la pérennité de « Sherlock Holmes » : analysant la fonction du personnage, l'essayiste insiste sur sa nécessité de prendre en compte le point de vue du lecteur. P. Bayard réfute de la sorte, au moins en partie, ce qu'A. Robbe-Grillet, dans Pour un nouveau roman, semble affirmer concernant le traitement du personnage romanesque, à savoir qu'il n'a plus de légitimité. Selon A. Robbe-Grillet en effet, rien ne subsiste, dans la littérature contemporaine, des normes qui ont prévalu dans celles qui l'ont précédée. Par les formes que lui impose la tradition romanesque, le personnage, alors devenu une instance dénuée de contenu, ne suscite plus, d'après le romancier, l'illusion de l'adhésion de ses lecteurs comme de ses créateurs. Pour autant, si les personnages eux-mêmes ne perdurent pas forcément d'une œuvre à l'autre, il n'en demeure pas moins que des constantes apparaissent, qu'il s'agisse de « caractères », comme les dénomme Robbe-Grillet, ou de « types » ou « modèles », comme les désigne plus allusivement Houellebecq.
Là où l'auteur de Plateforme s'interroge sur la place à concéder au personnage, il en appelle directement à Robbe-Grillet, lequel, dans son plaidoyer en faveur d'une conception renouvelée du roman, dénonce l'esprit de conservatisme qui maintient, en dépit de sa désuétude, une perception du personnage maintenue depuis le début du xxe siècle. Selon les tenants de la « critique traditionnelle », dont les frères Karamazov ou le père Goriot sont des modèles ultimes, on ne saurait déroger aux conventions héritées. Dans cette perspective, les personnages représentent des caractères : ils cristallisent des types, modelés d'après des facteurs d'ordre généalogique, social, et disposent d'une identité civile et d'une place dans la société. La présentation du père Goriot extraite du roman éponyme d'H. de Balzac illustre effectivement ces prérogatives : selon les principes de la physiognomonie, Goriot représente une « figure », dans son physique et dans son habillement, mais aussi par les attributs psychologiques et socioculturels qui le déterminent. Par l'usage de la métaphore du « pigeon » et de la « perdrix », Balzac établit des correspondances entre des types humains et des catégories animales. En réponse, et tout en rejetant des approches qui offrent une conception univoque du personnage et bloquent par là même l'émergence de nouvelles formes romanesques, A. Robbe-Grillet élabore en négatif une définition nouvelle du personnage, « simple sujet de l'action exprimée par le verbe », instance narrative non caractérisée et dépouillée des préconstruits. Cela n'est pas sans faire écho à M. Houellebecq qui, en parlant de « problèmes techniques », admet que cette question dépasse une simple concurrence entre différents modèles et l'implique en tant qu'auteur.
Comme l'évoque A. Robbe-Grillet, la forme du roman est tributaire de celle de ses personnages et inversement. Ainsi les différentes orientations narratologiques qu'évoquent les auteurs traduisent-elles autant de conceptions du personnage.
Dans Le Père Goriot, le statut du narrateur qui a la faculté de multiplier les points de vue révèle, en amont, la position démiurgique de l'auteur. Balzac, tout en caractérisant ses personnages, réunit autour d'eux l'ensemble des conditions ou facteurs qui, en se coordonnant, concourent à une situation donnée. Tel un manipulateur, le romancier joue de l'éclairage mutuel que suscite l'interaction entre Vauquer et Goriot, ce qui lui permet en outre de mettre en valeur des aspects du caractère du personnage, et de suggérer par là le devenir inéluctable qui attend Goriot. De son côté, M. Houellebecq tente de déjouer les attentes. Si, comme Balzac, Houellebecq entretient avec ses personnages des rapports de nature hiérarchique, c'est pour le faire « à rebours » : le romancier de La Carte et le Territoire se positionne comme commanditaire du personnage principal, et se met à son service. Renonçant à la toute-puissance balzacienne, Houellebecq intègre le récit et adopte le statut ambigu et fluctuant d'auteur-personnage : de ce fait, l'auteur admet la pluralité de son identité et justifie son rôle. Conformément à ce que préconise Robbe-Grillet relativement au remaniement-relégitimation de la notion de personnage, Houellebecq lui fait perdre son évidence, comme en témoignent ses multiples hésitations. Or, quand bien même l'époque de « l'apogée de l'individu » serait, pour A. Robbe-Grillet, révolue, de tels « remaniements identificatoires », pour reprendre l'expression de P. Bayard, renvoient là encore à une question de territoires. P. Bayard n'hésite d'ailleurs pas à rapprocher le monde « intermédiaire » qu'occupe le personnage romanesque, d'une tension existant entre la réalité et la fiction. Du reste et selon l'essayiste, c'est précisément dans cet espace partagé que l'auteur, éventuellement auteur-personnage, rejoint les lecteurs, dans une nécessaire prise en compte de leur réception de l'œuvre.
Dans La Carte et le Territoire, Houellebecq, tout en conservant une identité néanmoins tout à fait visible d'auteur, manifeste son vœu de s'adapter aux besoins de la narration. Ce faisant, il se trouve dans la nécessité d'intégrer un univers fictionnel qui déstabilise la frontière entre le réel et l'imaginaire. Le roman apparaît, dès lors, comme un domaine aux limites mal circonscrites et la prise de distance avec l'illusion réaliste recherchée par la tradition est indéniable. Alors que P. Bayard parle d'une identité « floue » de l'auteur qui évolue dans un univers contraignant, Houellebecq attribue au roman une fonction intermédiaire, qu'il ne considère cependant que du point de vue de la relation auteur/personnage. Pour cet auteur, il n'est pas certain que la dimension non consciente soit engagée dans ce travail (sinon sous la forme de personnages surréalistes : ainsi le « radiateur »), car le personnage, finalement, n'existe qu'à travers sa réception.
Un autre élément de réponse nous en est donné par P. Bayard, lequel, dans son essai L'Affaire du Chien des Baskerville, envisage la notion de personnage du point de vue des instances réceptrices et met en évidence l'importance de l'interaction lecteur/personnage, laquelle semble absente chez Balzac. Le critique insiste de ce fait sur l'implication inconsciente du lecteur dans l'action romanesque, ainsi que sur les effets psychiques incontournables que suscitent les mécanismes d'identification. Ce point de vue n'est pas sans corroborer celui d'A. Robbe-Grillet, pour lequel la notion de caractère du personnage traditionnel, un simple « pronom sujet » susceptible de tirer sa consistance du lecteur lui-même, suffirait à créer un personnage. Réduit à un actant, le personnage peut être investi librement par les instances réceptrices auxquelles il offre un rôle à pourvoir.
Quelles que soient les conceptions de la notion elle-même de personnage, ce dernier fait l'objet d'une préoccupation récurrente chez les critiques comme chez les romanciers. Dès lors qu'il offre une certaine perméabilité ou qu'il incarne au contraire une forme pleine, close et entière, qu'il suscite l'illusion référentielle ou qu'a contrario il s'en détache, le personnage de roman est légitimé, avant tout, par le regard que le lectorat porte sur lui.
Recommandations
• Cette partie de l'épreuve consiste à trier, dans les textes, les moments où vous sentez que les auteurs apportent des éléments de réponse à la question posée par le dossier. Concrètement, dans chacun des cas, c'est un tiers à la moitié du texte qui donnera des éléments de réponse à la question qui vous est posée (qu'il s'agisse d'une synthèse ou d'une analyse). Bien comprendre les textes au CRPE, c'est donc saisir ce qui, à l'intérieur, renseigne la problématique.
• Qu'on se rassure sur le volume du corrigé : celui-ci a été rédigé dans des conditions plus favorables, et votre synthèse sera de 20 à 30 % plus courte. Car intervient la gestion du temps : vous disposez d'1h30 à 1h45 maximum pour traiter cette partie de l'admissibilité, autrement dit de très peu de temps. Il s'agit donc de vous organiser d'abord matériellement : voilà ce que je mets dans telle marge, voilà ce que j'applique dans l'autre. Ce que je fais de mes surligneurs, ce que j'entoure, comment je numérote, ce que je barre éventuellement : ces opérations matérielles, au concours, font gagner de précieuses minutes. Si, avant l'épreuve, vous ne savez pas comment manipuler matériellement vos supports, vous prenez un vrai risque. Par ailleurs, il convient de minuter votre pratique de l'épreuve : tant (de minutes) pour la compréhension-surlignage (ou autre), tant pour les brouillons (au moins pour l'introduction et les débuts de paragraphe : à ne jamais bâcler !), tant pour l'écriture (des phrases assez courtes en général et qui s'enchaînent correctement) et tant pour la relecture (on estime à un sixième le nombre de points que permet de « récupérer » une bonne relecture !).
Le reste renvoie bien entendu à l'écriture elle-même. À ce titre, toutes les indications sont données sur le site SIAC du Ministère (www.guide-concours-professeurs-des-ecoles.education.gouv.fr).
Indications méthodologiques
• Pour rappel :
« L'épreuve vise à évaluer (notamment) : la capacité à comprendre et exploiter des textes ou des documents pour en faire une analyse, une synthèse ou un commentaire rédigé avec clarté et précision, conformément aux exigences de polyvalence attachées au métier de professeurs des écoles. […]
Première partie :
La production écrite du candidat doit permettre au jury d'évaluer son aptitude au raisonnement, à la structuration ordonnée d'une pensée logique ainsi que sa capacité à exposer de façon claire, précise et simple une problématique complexe. »
Les commentaires exprimés par les correcteurs dans les jurys de concours sont sans appel : les documents sont-ils bien compris ? l'orthographe et la construction des phrases sont-elles correctes ? l'ensemble est-il organisé ? ce qui est repris répond-il à la question posée (la problématique) ? Ce sera suffisant pour un maximum de points !
• Pour ce qui nous occupe ici, l'épreuve consistait dans une synthèse. À partir de la question posée (les « différentes conceptions du personnage de roman »), il s'agissait donc de relever, dans les documents, ce qui coïncide, avec exactitude, avec cette perspective. Une fois le tri effectué, reste à opérer des recoupements (les « axes »). En relisant ce que vous avez sélectionné, vous sentez que des éléments communs apparaissent : ici les auteurs traitent plutôt de ce type d'enjeu, là c'est un autre type d'enjeu qui est traité… De fil en aiguille, vous saisissez que vous pouvez regrouper ceci et cela, et peut-être êtes-vous déjà en mesure de nommer ce qui deviendra les parties de votre plan. C'est à ce moment-là que l'utilisation des marges et du brouillon est déterminante : avec votre nomenclature à vous (souvent les candidats emploient des numéros), vos recoupements s'organisent, parmi lesquels apparaissent des rapprochements entre les auteurs, mais aussi ce qui les distingue et ce qui, en somme, fait que leurs contributions se complètent mutuellement. Nous vous conseillons à ce moment-là :
  • de produire plusieurs plans sommaires et de les manipuler pour voir lequel est le plus clair ;
  • de détailler le plan choisi, à l'appui éventuellement des mots-clés que vous aurez formulés ;
  • de produire un « propre » de l'introduction (phrase générale, présentation des documents, annonce du plan), ainsi que les premières phrases de chacune des « grandes » parties (deux suffisent en général, surtout au vu du temps imparti pour l'épreuve…).
• Dans le cas présent, les textes présentent une diversité (documents extraits de romans, essais critiques) qui peut poser difficulté. Autrement dit, si les documents de P. Bayard et d'A. Robbe-Grillet prennent clairement position sur la question, celle-ci apparaît en filigrane dans l'extrait du roman de M. Houellebecq, et de manière encore plus implicite dans celui d'H. de Balzac. Pour autant, cette difficulté peut représenter un atout : plus vous serez capable, dans l'exercice, de croiser les documents et de montrer dans quelle mesure ils se saisissent de cet enjeu, plus vous serez proche des exigences de cette production, exigences que le Rapport de Jury de l'Académie de Caen de 2012 rappelle en dénonçant les principaux défauts des copies dans les termes suivants :
« La majorité des copies fait apparaître une approche insuffisamment croisée des textes. Ceux-ci ne sont pas assez bien mis en perspective les uns par rapport aux autres. Ils sont étudiés parfois successivement et non mis en relation entre eux dans une perspective d'échos. L'exploitation du paratexte est insuffisante. »
Par ailleurs, le Rapport désigne comme deux « dérives » les suivantes :
« Certaines copies manifestent une compréhension des textes mais font un développement qui ne se réfère à aucun moment et de façon précise aux textes. À l'inverse, certaines se caractérisent par un montage de citations qui ne laisse guère de place à la réflexion. »
Quoi qu'il en soit, vous devrez vérifier, lors de la relecture :
  • si vous avez bien confronté les textes les uns aux autres ;
  • si vous avez effectivement organisé votre rédaction (paragraphes, transitions, parties…) ;
  • si vous n'avez pas compilé des résumés ;
  • si vous n'avez pas donné un point de vue personnel sur la question ;
  • et si votre formulation est correcte et claire.
II. Questions ayant trait à la grammaire, à l'orthographe et au lexique (6 points)
II. 1. Grammaire
Il s'agit, dans le texte 4, de repérer les mots utilisés pour désigner le personnage de Michel Houellebecq depuis « Il parlait vite […] » jusqu'à « […] je ne pourrais rien faire », tout en indiquant leur nature et en justifiant leur emploi. Nous choisissons ici de classer ces emplois d'après leur fonction dans la phrase, en adoptant de ce fait un relevé morphosyntaxique.
A. Les mots désignant le personnage de Michel Houellebecq apparaissant en fonction sujet
1. Les marques de la délocution
« Il » (pronom personnel masculin singulier de troisième personne), apparaît dans « il parlait vite maintenant », avec pour fonction sujet de « parler », ainsi que dans « il donnait l'impression de fumer pour se calmer », où il intervient comme sujet de « donner ». Employé ici en contexte narratif, le pronom « il » a une valeur anaphorique : il se substitue au nom propre « Houellebecq », et est co-référent à « l'auteur des Particules élémentaires ».
« On » (pronom personnel et/ou indéfini), dans « On pourrait considérer comme scandaleux […] », en tant que sujet de la construction verbale « pouvoir considérer », semble être le même que dans « On pourrait très bien, aujourd'hui, retracer dans un roman […] », ici sujet du verbe « pouvoir ». Dans ces cas, le pronom « on » a une dimension inclusive, et réfère au locuteur ainsi qu'à un tiers indéfini.
« Houellebecq » (nom propre désignant le locuteur des propos rapportés), intervient dans « Ces radiateurs sont en fonte, poursuivit Houellebecq avec animation » : le nom, sujet de « poursuivre », est dans ce cas intégré dans une proposition incise rapportant les paroles du locuteur-personnage qui reprend, en partie, les marques d'une identité civile.
« L'auteur de Plateforme » (groupe nominal composé d'un nom commun masculin singulier – « l'auteur » – et d'un complément déterminatif – « de Plateforme »), apparaît dans « […] s'enthousiasma l'auteur de Plateforme » : ici sa fonction est sujet de « s'enthousiasmer ». La place du sujet est inversée par rapport au verbe, car il entre dans une proposition incise rapportant les paroles du locuteur, où le groupe nominal se substitue au nom propre « Houellebecq ».
2. Les marques de l'interlocution
« Je » (pronom personnel de première personne du singulier), est employé dans « Je pourrais vraisemblablement me retourner contre les constructeurs », avec pour fonction sujet de « pouvoir », ou encore dans « Je suppose que, dans un cas de ce genre, la responsabilité de votre père aurait été engagée ? », comme sujet de « supposer ». De même apparaît-il dans « sans personnages je ne pourrais rien faire », comme sujet de « pouvoir ». Employé en contexte interlocutif, le sujet de l'énonciation manifeste sa présence dans l'énoncé par l'utilisation de l'embrayeur « je », un référent qui ne peut être identifié que par le biais de l'acte d'énonciation.
« Vous » (pronom personnel de deuxième personne du pluriel), apparaît dans « vous avez besoin de personnages », comme sujet de la locution « avoir besoin ». Dans la mesure où c'est son interlocuteur qui lui parle, Houellebecq est désigné à travers ce pronom de politesse.
B. Les mots désignant le personnage de Michel Houellebecq apparaissant en fonction complément
Ses représentations passent ici par des pronoms réfléchis :
  • « se » (pronom réfléchi de troisième personne), dans « l'impression de fumer pour se calmer », où il est complément d'objet de « calmer ». Intervient également la forme élidée dans « […] s'enthousiasma l'auteur de Plateforme ». Ces pronoms peuvent être envisagés comme parties intégrantes de verbes pronominaux en partie lexicalisés (« se calmer », « s'enthousiasmer ») ;
  • « me » (pronom réfléchi de première personne), apparaît dans « je pourrais vraisemblablement me retourner contre les constructeurs », comme complément d'objet de « retourner ».
Nota bene
Le déterminant possessif « mon » établit une relation d'interdépendance entre le locuteur et son objet, ici, le « sujet », dans « Même si mon vrai sujet était les processus industriels ». Il est convenu, dans ce cas, de parler de chaîne anaphorique.
Recommandations
En soi, ce type d'exercice n'est pas vraiment difficile à traiter dans ce qui constitue son relevé. En revanche, il n'est pas évident de déterminer un classement clair pour les correcteurs. Une organisation morphosyntaxique s'impose donc en partie d'elle-même.
Évidemment, les erreurs de relevé sont les plus dommageables : ainsi ne doit-on pas y inclure le « on » de « on fabrique encore de la fonte », qui ne concerne en rien Houellebecq, de même que le nom propre « Jed », qui renvoie à son interlocuteur.
La pratique matérielle de l'exercice doit être économique en temps : comme pour les autres questions relatives à la langue, la réponse comportera un relevé organisé (avec un plan et des intitulés), à l'intérieur duquel des réponses claires seront données aux sous-questions qui sont posées. Par ailleurs, il est bon d'introduire le relevé commenté par une présentation générale du point de grammaire abordé par l'épreuve : en quelques mots, il s'agit d'expliquer de quoi l'on parle, et d'indiquer ensuite comment l'on va traiter la question.
II. 2. Orthographe
Cette question demande de soumettre un classement des occurrences de la lettre « s » selon ses valeurs orthographiques. Ce type d'exercice est fréquent au CRPE, car il permet de montrer dans quelle mesure les candidats établissent des liens, d'une part, entre graphie et phonie (ce qui s'écrit, ce qui s'entend), et, d'autre part, entre les valeurs purement phonologiques de la lettre et ses valeurs morphologiques ou étymologiques.
A. En consonne finale d'un participe passé
1. Avec une valeur étymologique (ou historique)
« Pris » : ici, le « s » intègre le singulier du participe passé du verbe « prendre », et fait partie du radical de cette forme verbale (d'où le féminin « prise »).
2. Avec une valeur morphologique
« Couverts » : dans ce participe passé du verbe « couvrir », le « s » marque le pluriel du référent qu'il qualifie, en l'occurrence ici « fauteuils ». Le participe passé étant une forme notamment adjectivale du verbe, il reçoit, comme expansion du nom, les marques de l'adjectif.
B. En consonne finale d'un nom commun ou d'un adjectif : valeur morphologique
« Cents » : ici, le « s » marque le pluriel d'un adjectif numéral, amalgamé dans le nombre « douze cents » : dans la mesure où « cent » n'est suivi d'aucun autre chiffre, il reçoit la marque du pluriel.
« Francs » ; « fauteuils » : le « s » marque le pluriel des noms, déterminés respectivement par « douze cents » et Ensemble vide (la préposition « de » n'est suivie d'aucun déterminant, dans la mesure où il s'agit d'une quantité indénombrable).
C. Partie intégrante d'un nom commun : valeur étymologique
« Bois » : le « s » ici intègre le radical du nom commun, avec une valeur historique qui se retrouve dans les mots qui en sont dérivés, comme « reboiser » ou « boiserie ».
D. « s » en consonne interne : valeur phonologique
« Composé » : le « s » renvoie à la phonie [z] car il est intervocalique.
« pension » : le « s » renvoie à la phonie [s] car il est précédé d'une consonne (et suivi d'une semi-consonne). D'autres graphies, telles que « t » (ou « ss » hypothétiquement) auraient pu intervenir mais le « s » est ici étymologique.
Recommandations
Les candidats sont libres de se reporter à ce qu'on appelle la « grille » de Nina Catach (morphogrammes lexicaux ou grammaticaux, phonogrammes, logogrammes, idéogrammes, dont une assez bonne présentation existe à l'url : http://etab.ac-montpellier.fr/~w0660054a/ressources_pedagogiques/ANIMATIONS_PEDAGOGIQUES/anim_ortho_2011/Typologie_erreurs_CATACH.pdf).
Vu le temps imparti, autant aller au plus simple, en désignant par exemple les « valeurs orthographiques » de la lettre selon qu'elle permet surtout de matérialiser du son, d'indiquer des marques morphologiques, ou de discriminer des mots entre eux (dont des homophones). Le plan que nous avons choisi ici est, en quelque sorte, une solution intermédiaire.
III. 3. Lexique
Dans l'extrait du Père Goriot, il s'agit d'expliquer, à partir de leur formation et/ou du contexte de la phrase, le sens des mots suivants :
  • piriforme (« sous lequel fluctuait son ventre piriforme et proéminent, qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques »). Cet adjectif qualificatif renvoie à une forme, comme sa formation de mot composé le laisse entendre visiblement (cf. les mots de « filiforme », « microforme », etc.). Le fait de savoir qu'il désigne « ce qui a la forme d'une poire » (du bas-latin pira) est moins évident si on ne connaît pas le mot : Balzac nous indique toutefois qu'il s'agit du « ventre », par ailleurs « proéminent », d'un homme « charnu » et « rustaud ». La proéminence désignant le volume, on peut éventuellement imaginer à quoi ressemble la taille ;
  • larmier (« Quoique le larmier des yeux de Goriot fût retourné, gonflé, pendant, ce qui l'obligeait à les essuyer assez fréquemment »). Ce nom masculin, de la même famille que « larme », désigne la partie basse du pourtour des yeux qui laisse écouler les larmes. Le contexte ici peut aider : les yeux de Goriot semblent marqués d'une boursouflure, ainsi que d'une sorte de conjonctivite. Il n'est pas exclu que Balzac se joue de l'autre acception – architecturale – du mot, dans la mesure où le père Goriot représente aussi l'opportunité de biens matériels ;
  • rustaud (« Quoique un peu rustaud, il était si bien tiré à quatre épingles »), est un adjectif qualificatif, mot de la même famille que « rustique », « rusticité », caractérisant un corps massif et peu élancé. Par la métaphore « ses cheveux en ailes de pigeon », l'auteur initie une comparaison de Goriot avec un animal à plumes, de corps lourd et rebondi, court sur pattes. Une telle expression fait facilement écho à d'autres, de même teneur, comme « mollet charnu », « bête solidement bâtie », ou encore « long nez carré ».
Recommandations
• Pour le traitement des questions dites « de lexique », plusieurs notions sont incontournables.
D'une part, concernant la formation des mots, rappelons qu'il n'en est que deux possibles en français : soit par dérivation, soit par composition. La langue dérive un mot d'un autre généralement par affixation : dans ce cas, à un lexème, elle ajoute un affixe (en début de mot, un préfixe ; en fin de mot un suffixe – et plus rarement, en milieu de mot, un infixe). Par exemple, le lexème cri peut recevoir un suffixe verbal (crier), et le verbe lui-même peut recevoir un préfixe (décrier), voire un infixe (criailler). Quand la dérivation d'un mot à un autre ne modifie pas leur catégorie grammaticale (crier > décrier), on appelle cela la dérivation propre. Dans le cas contraire (cri > crier), la dérivation est dite impropre (les autres possibilités ne sont pas abordées par le CRPE).
La composition, elle, renvoie au fait qu'une unité lexicale est formée de plusieurs mots : ainsi portemanteau, autoroute, poil à gratter, vis-à-vis sont tous des composés. Il suffit juste dans ce cas d'indiquer quels sont les lexèmes utilisés pour former l'unité.
• Il est fréquent, enfin, que le CRPE demande que la signification du mot soit donnée. Pour comprendre cette question, il faut se rappeler que le mot lui-même peut avoir plusieurs acceptions, autrement dit plusieurs sens possibles (que donne généralement le dictionnaire).
Aucune épreuve du CRPE ne vous demandera de donner toutes les acceptions possibles d'un mot.
En revanche, le concours peut exiger de vous que vous explicitiez ce qu'on appelle la signification d'un mot en contexte, c'est-à-dire le sens qu'il prend dans le cadre de la phrase où il est employé. Pour traiter cette question, il convient donc de s'appuyer sur les mots qui entourent celui qui est cité, et éventuellement sur d'autres indications plus larges (comme le genre du texte, et pourquoi pas la situation d'énonciation). Une fois que vous apportez la preuve, textuelle, phrastique, de la signification choisie, vous disposez de tous les points.
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