II. Mais le patrimoine social et culturel (Bourdieu) n'est pas le même dans toutes les familles et c'est là que l'école, notamment, joue un rôle crucial, à côté d'acteurs publics tels que les musées, les bibliothèques, les associations pour la jeunesse.
- L'école : lecture, écriture, découverte de l'art, visites et voyages scolaires
- Les autres lieux de culture : bibliothèque, cinémathèque, musées, MJC
On pourra aussi ajouter, en fin de devoir, ce qu'il importe encore de stimuler chez les plus jeunes.
Proposition de corrigé pour la partie III
À l'heure où un cinéaste comme Christopher Nolan rencontre un succès mondial en adaptant les épopées d'Homère dans l'
Odyssée, et où le feuilleton d'Hermès de Murielle Szac est lu dans de très nombreuses écoles, la mythologie grecque ne cesse de fasciner, à tout âge. Dans son récit autobiographique intitulé
En camping-car et paru en 2018, Ivan Jablonka se fait aussi l'écho de cette fascination pour le monde antique, transmis par sa mère, enseignante de « français-latin-grec » à l'occasion d'un voyage en Grèce. Les récits de celle-là, alliés aux voyages familiaux faits en camping-car, ont nourri l'imagination du futur écrivain, allant jusqu'à alimenter ce texte autobiographique. Si la mère d'Ivan Jablonka a su rendre vivante cette société disparue, voyager dans des lieux mythiques et même mythologiques est-il l'unique moyen de développer l'imaginaire d'un enfant ? Est-ce le rôle de la seule famille ou cette responsabilité n'est-elle pas partagée par d'autres acteurs de la vie publique, qui ont eux aussi cette mission ?
Le jeune Ivan Jablonka parvient, grâce aux récits de sa mère et aux visites de sites archéologiques, à imaginer, bien vivante, la société de la Grèce antique : il se sent « catapult[é] dans une société vivante et criante, au milieu du public qui applaudit les athlètes défilant sur le stade, aux côtés des prêtres qui accomplissent les sacrifices de Zeus… ». L'énumération qui suit montre bien le caractère saisissant de cette immersion dans un univers pourtant disparu, et elle révèle aussi la culture qu'il en a gardée : il évoque des révoltes à Messène, une célèbre statue grecque décrite avec des mots spécifiques (« le kouros en marbre de Paros »). Par sa connaissance de l'Antiquité, la mère de Jablonka rend vivante, pour son fils, une société disparue. Qu'ils soient enseignants ou non, les parents peuvent emmener leurs enfants dans des musées, leur faire visiter des lieux dits patrimoniaux, leur lire des histoires, leur donner accès à des livres, des films, des œuvres d'art et les abreuver d'une culture que Bourdieu qualifierait de légitime.
Mais de manière plus large, les enfants entendent dans leur famille des récits familiaux et bénéficient ainsi d'un accès à l'histoire, terme qui peut s'appliquer aux petites anecdotes familiales, mais aussi à « l'Histoire avec sa grande hache » comme la nomme Georges Perec dans W ou le souvenir d'enfance, lui dont les parents ont été tués pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces récits ou dans le cas de Pérec, ces silences familiaux nourrissent l'imagination et constituent une culture. Une recette de cuisine qui se transmet de génération en génération et évoque un ailleurs peut être considérée comme un élément doublement nourrissant, et il en va de même pour tout ce qui forme une culture : musique, danse, contes… Tout cela abreuve l'enfant, qui devient le réceptacle d'une mémoire consciente et inconsciente dépassant les générations en présence.
Toutefois, et on le voit à travers l'exemple de Perec, enfant caché dans une institution religieuse pendant la guerre, tous les enfants ne bénéficient pas, grâce à leur famille, de ressources culturelles variées. Il revient donc à l'école d'élargir l'imaginaire de tous les enfants, en leur donnant accès à des livres, à des connaissances, à des images, à des œuvres d'art, qui vont nourrir leur réflexion et leurs rêveries. Mais l'école ne se contente pas de donner à lire et à apprendre : elle développe aussi l'imaginaire des enfants en les invitant à devenir eux-mêmes créateurs. Écrire la suite d'un récit, inventer un personnage, jouer une scène de théâtre ou imaginer ce que peut être la vie dans d'autres lieux et époques oblige à transformer les connaissances reçues. L'école n'est d'ailleurs pas le seul acteur en jeu, puisque d'autres institutions publiques, telles que les bibliothèques, les musées ou les associations culturelles comme les MJC, prolongent ces actions en faveur de la jeunesse et contribuent, elles aussi, à développer l'imaginaire des enfants.
Parce qu'il est difficile d'anticiper ce qui stimulera tel ou tel enfant, le mieux est de leur donner accès à des ressources les plus riches et les plus variées possibles. Dans un épisode de France Culture intitulé Dans la bibliothèque de Clémentine Mélois, l'autrice et plasticienne évoque ses inspirations lointaines et raconte ainsi sa fascination pour les dictionnaires ou pour un ouvrage présentant des nids d'oiseaux : il n'est pas certain que ses parents et professeurs aient eu l'idée consciente de développer sa créativité en lui donnant accès à ces ouvrages. C'est pourtant ce type de rencontre, parfois fortuite, avec un livre, une œuvre ou une image qui peut nourrir durablement l'imaginaire d'un enfant.
Pour conclure, s'il est bon de stimuler la créativité des plus jeunes, il est tout aussi nécessaire de développer leur esprit scientifique et leur rationalité, à une époque où les sciences paraissent fragilisées. Raisonner, vérifier les faits et distinguer savoirs, opinions et croyances est indispensable à la construction du bien commun. L'école doit encore apprendre aux élèves à vivre ensemble sereinement, et à développer leur empathie, comme le prévoit notamment le programme EVARS. Toutes ces missions participent en définitive d'un même projet éducatif : pour reprendre les mots du philosophe de l'éducation Olivier Reboul, il s'agit d'enseigner aux plus jeunes « ce qui unit et ce qui libère ». Développer leur imaginaire y contribue pleinement.