Inspecter, pourquoi faire ?

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Inspecter, un acte fondateur du système éducatif français

Bonification
Inspecter les enseignants fut en tout premier lieu de la responsabilité entière de l'inspection générale de l'éducation nationale, crée par la loi générale sur l'instruction publique du 1er mai 1802. Profonde rénovation de l'enseignement public, cette loi générale crée également les lycées, entretenus par le Trésor Public au contraire des écoles primaires et des écoles secondaires. Les missions imparties aux « Inspecteurs généraux des études » sont alors très polyvalentes (examens des études et de l'administration dans les nouveaux lycées, rapport au gouvernement), s'attachent aux lycées seuls, et incombent aux… trois inspecteurs nommés alors. Le texte de cette loi est d'ailleurs des plus explicite à propos des missions confiées aux inspecteurs :
Article 17 de la loi du 11 floréal an x : « Il sera nommé par le premier consul trois inspecteurs généraux des études qui visiteront une fois au moins l'année les lycées, en arrêteront définitivement la comptabilité, examineront toutes les parties de l'enseignement et de l'administration, et en rendront compte au gouvernement. »
Ces « Inspecteurs généraux des études » rendent compte devant le ministre de l'Instruction publique et son directeur général (Antoine-François de Fourcroy, initiateur de la loi de 1802, directeur général de l'Instruction publique). L'efficacité d'un tel système de contrôle lié aux rapports de forces politiques de l'époque imposent par la suite les inspecteurs dans le système éducatif dans son ensemble. Ils disposent d'un droit de regard dès 1806 sur l'ensemble des structures éducatives, de l'école primaire aux universités (et ce jusqu'en 1888 pour les universités). Par la suite, l'inspection générale se spécialise pour répondre aux spécificités et à la croissance du système éducatif français. Ses effectifs augmentent, mais ne dépasseront jamais 50 jusqu'en 1945. Tout au long du xixe siècle, l'Inspection générale se donne des compétences sur l'école primaire et les différentes disciplines enseignées dans le secondaire. Elle devient compétente enfin en 1920 pour ce qui est de l'enseignement technique.

Répondre à l'explosion démographique et s'adapter

Mais face à la croissance exponentielle des effectifs d'élèves, face à la multiplication des établissements qui maillent de mieux en mieux le territoire national, l'Inspection générale assure de plus en plus difficilement l'ensemble des missions qui sont les siennes depuis 1802. C'est surtout celle de l'inspection des enseignants qui devient peut à peu problématique. Elle devient même impossible à l'aube des années 1960. Le ratio inspecteur général/enseignant en poste explose avec le baby-boom. En 1887, ce ratio était de 1 pour 460. À la sortie de la guerre, il est de 1 pour 500 (1948). Mais en 1960, il est de 1 pour 1 500(1). Cette évolution amène donc en 1964 à la création des inspections pédagogiques régionales, qui ont compétence à inspecter en académie sous l'autorité du Recteur. Ces inspections pédagogiques régionales seront amplement pourvues en 1977 avec la création de 1 000 postes d'Inspecteurs Pédagogiques Régionaux de discipline pour le second degré et 1 000 postes d'Inspecteurs de l'Éducation nationale en charge du premier degré.

L'inspection aujourd'hui, en chiffres

Le ratio moyen inspecteur/enseignant toute discipline et tout corps confondu est aujourd'hui de 1/600. Peu à peu les textes de références se sont eux aussi adaptés à un monde de l'éducation en plein changement. Les missions des inspecteurs sont définies dans les textes de référence (Décret n°90-675 du 18 juillet 1990 modifié (RLR 631-1)) disponibles en consultation sur le site de Légifrance(2). Les inspecteurs assurent quatre missions fondamentales, la mission d'inspection des personnels enseignants se distinguant des trois autres, à savoir une mission d'impulsion des politiques éducatives, une mission d'évaluation des politiques, des organismes éducatifs, du fonctionnement des établissements scolaires et une mission d'animation.
Du fait de la multiplication des filières, des types d'établissements, de la spécialisation des enseignements, on trouve dans les métiers de l'inspection trois catégories d'inspecteurs.
  • Les IA-IPR (Inspecteur d'Académie-Inspecteur Pédagogique Régional) en charge de l'inspection des personnels enseignants du second degré.
  • Les IEN ET/EG (Inspecteur de l'Éducation Nationale d'Enseignement Technique et d'Enseignement Général) responsables de l'inspection des enseignants des établissements techniques.
  • Les IEN 1er degré (Inspecteur de l'Éducation Nationale du premier degré) qui inspectent les enseignants du premier degré (école primaire)
(2)Plus d'informations disponibles en cliquant ici

La relation inspecteur/enseignant, un cadre formel ?

La mission d'inspection des personnels enseignants se matérialise le plus souvent par la visite d'inspection en établissement. Mais l'inspecteur est aussi un rouage capital de la communauté pédagogique de l'académie. Ses missions de conseiller technique auprès du recteur et de conseiller de formation auprès des enseignants en fait un élément important de transmission des politiques éducatives impulsées au niveau académique et au niveau national, mais aussi une source de conseil pour les enseignants. 98 % des inspecteurs ont en effet été enseignant lors d'une première carrière.
Il n'existe pas de cadre précis à un niveau national ou académique des différents critères qui sont pris en compte dans la relation inspecteur/enseignant. Nous avons cependant trouvé dans des documents internes de formation des inspecteurs quelques lignes directrices qui permettent de mieux comprendre le lien inspection/évaluation/conseil qui rythme (ou devrait rythmer) les relations entre inspecteurs et enseignants.

Les critères de l'inspection

L'inspection répond à quatre exigences particulières. Cela signifie qu'au cours d'une session d'inspection, l'inspecteur s'attachera tout particulièrement au contrôle des critères qui suivent. Tout d'abord, on trouve le respect des programmes nationaux. En découle le respect des objectifs de ces programmes. Sur un plan plus logistique, deux critères d'inspection sont mis en avant, à savoir le respect des répartitions horaires et, pour les disciplines expérimentales, le respect de l'alternance cours/travaux pratiques.
Éléments d'évaluation
Mais en plus des critères ci dessus, des éléments d'évaluation viennent s'ajouter. Ces éléments d'évaluation sont moins objectivement mesurables au cours de la séance d'inspection mais entrent tout de même en prise de compte. L'inspecteur tente d'évaluer l'enseignant sur la transmission des savoirs et des savoir-faire, son implication dans le suivi de l'élève, l'implication de l'enseignant dans la communauté pédagogique de l'établissement, mais aussi de sa participation éventuelle à des actions pédagogiques au niveau local, académique, voire national.
Un champ de compétence particulier
De ces éléments d'inspection et d'évaluation, découlent des conseils que peuvent donner les inspecteurs aux enseignants, soit à la suite d'une inspection (dans ce cas précis, un entretien consécutif à la session d'inspection à toujours lieu entre l'enseignant et l'inspecteur), soit de manière plus informelle, au cours de sessions de formation disciplinaires, de rencontres, mais aussi parfois, et en fonction de la personnalité de l'inspecteur, de contacts directs entre un enseignant et son inspecteur. Ces conseils portent sur la pratique pédagogique et la gestion de la classe, la didactique disciplinaire, les formations du Plan Académique de Formation, l'équipement pédagogique, et enfin sur la gestion de la carrière.
Un acteur incontournable de la gestion de carrière
La gestion de carrière cependant, en plus des conseils d'expérience qui peuvent être donnés par l'inspecteur, dépend pour beaucoup de la notation qui est attribuée à chaque visite d'inspection, note proposée à l'avis de l'inspecteur au Recteur. Cette note, dite " note pédagogique ", est complétée par une " note administrative " donnée, quant à elle, par le chef d'établissement. La note pédagogique est donnée sur 60, la note administrative sur 40. La note administrative est réévaluée chaque année, la note pédagogique dépend, elle, du rythme d'inspection. Les années où l'enseignant n'a pas été inspecté, la note pédagogique de la dernière inspection est reconduite, et ce afin que chaque année d'enseignement soit sanctionnée par une note sur 100.
Par ailleurs, la gestion de carrière de l'enseignant est impactée par l'inspecteur à plusieurs reprises. En effet, l'inspecteur donne son avis sur les promotions, l'intégration dans le corps des personnels enseignants inscrits sur les Listes d'Aptitudes pour l'intégration dans le corps, les demandes des enseignants pour les congés de formation.

Une inspection, différentes motivations

L'inspection est le seul moyen pour la hiérarchie d'avoir un rendu de l'action pédagogique des enseignants sur le terrain. Aussi, les causes d'inspection peuvent être multiples. Tout d'abord, l'inspection d'un enseignant correspond au ratio inspecteur/enseignant de sa discipline (pour le second degré et l'enseignement technique). Plus le ratio est faible, plus les rythmes d'inspection sont lents. Pour les inspections du second degré, un rapport interne de l'Éducation nationale fait ressortir un rythme d'inspection moyen de 3 ans, toutes disciplines confondues. « Ce rythme de trois ans est idéal pour mettre l'enseignant dans une dynamique de projet. Une inspection tous les trois ans permet en effet à l'inspecteur d'évaluer la progression de l'enseignant par rapport à l'inspection précédente. Cela permet de fixer également des objectifs à atteindre pour la prochaine inspection » évoque un inspecteur de Science et Vie de la Terre. Mais les disparités disciplinaires sont importantes. Les disciplines avec des rythmes d'inspection faibles sont l'Anglais et les Mathématiques. Dans ces deux matières, un professeur est inspecté en moyenne tous les dix ans. Mais les disparités sont également géographiques. Le taux d'encadrement varie assez fortement en fonction des académies, de 1/210 en Corse à 1/295 à la Réunion, avec une moyenne nationale à 1/267. Face à ces disparités, « le ministère mène une politique de répartition académique afin de réduire ces inégalités géographiques » évoque un conseiller du directeur de l'Encadrement au ministère.
Zoom
Taux d'encadrement des enseignants du primaire par académie et moyenne nationale 2005
Taux d'encadrement des enseignants du primaire par académie et moyenne nationale 2005
Être inspecté pour monter en grade
Mais en plus de ces inspections rythmées par le taux d'encadrement inspecteur/enseignant, les enseignants eux-mêmes peuvent demander à être inspecté. Il peut s'agir d'une simple demande de conseil, mais aussi le plus souvent d'une stratégie de gestion de carrière. À l'approche d'un changement d'échelon, un enseignant peut souhaiter améliorer sa note afin de bénéficier d'une progression plus rapide dans l'échelon allant jusqu'à deux ans et demi au lieu de quatre, durée prévue par les textes. En améliorant sa note à la suite d'une séance d'inspection, l'enseignant peut ainsi espérer gravir plus rapidement les échelons et ainsi améliorer sa rémunération.
L'avancement de carrière des enseignants
Comme tous les corps de la fonction publique, les corps enseignants comportent des classes (ou grades) et des échelons. La rémunération de l'enseignant augmente périodiquement au fur et à mesure qu'il gravit les échelons à l'intérieur de son grade. À titre d'exemple, le corps des professeurs certifiés comporte deux classes : une classe normale qui comprend onze échelons et une hors classe qui comprend sept échelons. Les changements d'échelon sont plus ou moins rapides en fonction notamment de la note attribuée après l'inspection.
Cependant, il est à noter que depuis la réforme sur la notation de 1995, la question des rythmes d'inspection en fonction des disciplines vient complexifier considérablement la donne dans le système de notation du second degré.
Jusqu'en 1995, les quotas de promotions s'effectuaient avec des quotas par discipline à un niveau national. Dans cette configuration, chaque enseignant de chaque discipline pouvait prétendre à une promotion au même titre que les enseignants de sa propre discipline. Si par exemple les professeurs de mathématiques représentaient à l'échelle nationale 20 % du corps des enseignants, ils avaient droit à 20 % de promotion dans leur discipline. Depuis 1995, les promotions s'effectuent en académie toutes disciplines confondues. De ce fait, les rythmes d'inspection étant différents en fonction des disciplines, certains enseignants sont lésés par rapport à leurs collègues. Ainsi, un enseignant d'anglais qui serait inspecté tous les 10 ans aurait bien moins de chances de voir sa note réévaluée que la moyenne des professeurs toutes disciplines confondues. De ce fait sa note n'augmentera pas aussi rapidement que celle de la moyenne des professeurs. Ses chances de progression seront moindres. Dans chaque académie, une commission de notation académique est chargée de corriger cet effet. Mais de l'aveu d'un ancien IA-IPR de l'académie de Paris, ces commissions pourraient mieux fonctionner. Et devant la complexité du système de notation en lien avec les promotions, il s'interroge : « On peut vraiment se poser la question de savoir si le problème ne tient pas tout simplement dans le lien promotion/notation. »
L'inspection provoquée par le Recteur
Enfin, une inspection peut être effectuée à la demande du recteur d'académie, pour des cas spécifiques. Ce type d'inspection peut être déclenché par le chef d'établissement, mais aussi par les parents d'élèves. Sur l'académie d'Amiens par exemple, des chiffres officieux font état de 20 inspections de ce type par an en SVT sur un effectif de 700 professeurs de SVT. Certaines de ces inspections ont lieu pour « service mal fait » (en moyenne 5 sur les 20 inspections de ce type).
Mais dans 75 % des cas, ces inspections sont effectuées à la demande du Recteur en vue de « vérifier » la qualité d'un professeur qui réussi un concours interne (le CAPES interne par exemple) et ce afin d'assurer ou non par un rapport d'inspection la future titularisation de l'enseignant dans son nouveau corps. On parle ici alors d'inspections de titularisation.
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